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CHRONIQUE / in#actuel

Salut à quelques personnages

S 'ouvrir à la surprise de la redécouverte littéraire, artistique; changer de longueurs d’onde, prendre du champ, bref: se montrer in#actuel. Autrement dit, indocile. Une autre façon encore d’aborder l’actualité.

Qu’aime-t-on dans un roman? Le style? Les descriptions? Les personnages? Ou plus simplement l’intrigue, c’est-à-dire l’«histoire» qu’on nous raconte? Ces questions je me les pose souvent. Et pas seulement parce que j’ai moi-même publié plusieurs romans et que je travaille à un nouveau. Non, c’est d’abord le lecteur passionné que je suis qui s’interroge à ce propos.

«Entre 18 et 20 ans, note André Malraux, la vie est comme un marché où l'on achète des valeurs non avec de l'argent, mais avec des actes. La plupart des hommes n'achètent rien.» Je crois moi aussi que tout, d’une certaine manière, se joue, se décide durant ces années-là. Combien de livres, lus à cet âge, nous ont-ils marqué à jamais? Quand bien même, plusieurs d’entre-eux, lorsqu’on les relit bien plus tard nous tombent alors des mains. N’importe. Ils n’en ont pas moins été décisifs dans ce choix des valeurs dont parle le romancier. Et je pourrais en citer beaucoup. Henry Miller, Plexus; Aragon, Le Paysan de Paris; Malraux, que je viens de mentionner. La liste est longue; il serait fastidieux de la mentionner toute.

Les raisons qui nous font aimer un roman, je l’ai dit, sont diverses, multiples, mais elles se rapportent toutes au «monde» qui s’y déploie, propre à chaque écrivain. Le monde d’Alexandre Dumas, celui des Trois mousquetaires, n’est pas celui de Stendhal et de La Chartreuse de Parme. Pas davantage que celui d’A la recherche du temps perdu de Proust n’est celui des romans du Monde réel d’Aragon. Et ce n’est bien sûr pas seulement affaire d’époque à laquelle se situe l’intrigue.

Si je relis périodiquement des pages de La Condition humaine – encore que je lui préfère Les Conquérants, peut-être parce que c’est avec ce livre que j’ai découvert Malraux – c’est en raison de ce que son auteur nous dit de l’homme aux prises avec ses passions, en lutte avec ce qui le dépasse. Tout comme je reprends régulièrement Les Thibault de Roger Martin du Gard. Mais pour d’autres raisons. Pour la peinture d’une certaine France d’avant 1914. Celle qui constitue également la toile de fond des Voyageurs de l’impériale d’Aragon. Pour autant, je n’ai pas de sympathie particulière pour les personnages.

Ainsi pour ce qui est de La Condition humaine, je respecte évidemment Kyo et le vieux Gisors; Kyo, pour son courage, Gisors, pour sa sagesse, son détachement. Mais, les concernant, je ne saurais parler d’affection. Et je puis dire la même chose de Jacques et d’Antoine Thibault et, plus encore, de Pierre Mercadier des Voyageurs de l’impériale, personnage profondément veule.

Il en va tout autrement de La pêche miraculeuse de Guy de Pourtalès, que j’évoquais ici même. J’ai une grande sympathie pour Paul de Villars, peut-être parce qu’il est si profondément protestant, si totalement romand, et bien sûr pour Antoinette, magnifique figure féminine.

Mais c’est surtout aux personnages de La Guerre et la Paix que va mon affection. J’avais quinze ans lorsque j’ai lu pour la première fois le roman de Tolstoï. Et depuis, il n’y a guère de jours sans que je pense à eux. A Pierre Bezoukhov, au prince Andreï, à Natacha Rostov, dont on ne peut qu’être amoureux. Comme on ne peut qu’aimer Pierre, cet esprit essentiellement bon, si magnifiquement droit; cet ami fidèle d’Andreï, de Natacha, qu’il finira par épouser pour notre plus grand bonheur. Sa recherche de sens est nôtre comme est nôtre sa quête du bonheur.

Chez Andreï, on ne peut qu’admirer son courage, sa lucidité; on ne peut que partager ce qu’il y a de douloureux en lui. Et par une belle après-midi, il suffit de s’étendre dans l’herbe et de contempler le ciel pour ressentir à notre tour ce sentiment d’immensité qu’il éprouve, blessé, sur le champ de bataille d’Austerlitz. «Il n’y avait plus au-dessus de lui que le ciel, un ciel voilé, mais très haut, immensément haut, où flottaient doucement des nuages gris (...) Comment ne l’ai-je pas remarqué jusqu’alors? Et que je suis heureux de l’avoir découvert enfin! Oui, tout est vanité, tout est mensonge en dehors de ce ciel sans limites. Il n’y rien, absolument rien d’autre que cela.»

Si j’aime tant Andreï, Pierre, Natacha, c’est tout simplement parce qu’ils m’aident à vivre.


Léon Tolstoï, La Guerre et la Paix, tome I et II, Gallimard «Folio classique».


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