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La chronique de JLK

Quand Le Persil en temps de crise parfume un plat de résistance

D es voix diverses et singulières s’expriment «pendant et autour de la période de crise du Coronavirus», dans le quadruple numéro du journal littéraire piloté par le chauffeur de bus Marius Daniel Popescu et son petit gang. Précieuse matière de mémoire future où les sentiments personnels marqueront plus durablement que les opinions et autres expertises péremptoires d’un jour…

Tout le monde aura pu le constater: qu’on aura tout vu, tout entendu, et lu tout et n’importe quoi durant ces mois de crise sanitaire mondiale à répercussions politico-médiatiques; tout a été dit et ce fut partout, à commencer par les médias et les réseaux sociaux, puisque les cafés du commerce étaient frappés d’interdit – partout, et sur tous les tons, la plus phénoménale foire aux opinions et aux expertises et contre-expertises de toute sorte sur fond de confusion générale et de jactance.

Mais pour dire quoi tout ça?  Et qui laissera quelles traces dans nos mémoires? Quel vibrant souvenir en chacune et chacun de nous? Quelle marque dans notre journal intime réel ou figuré?

Telles sont les questions que je me posais ces derniers jours avant de tenir en mains cet assez extravagant objet que constitue le quadruple dernier numéro du journal littéraire singulièrement intitulé Le Persil et dont la première originalité est d’être dirigé par un chauffeur de bus à dégaine de Gitan cravaté et museau de loup, écrivain lui-même sous le nom de Marius Daniel Popescu, titulaire (entre autres) d’un Prix de littérature suisse en dépit de son origine roumaine, enfin assumant sa vocation de chef de meute à la tête du petit gang  publiant régulièrement la revue en question qui a passé le cap de sa quinzaine d’années .

Plus précisément en l’occurrence:  64 pages de textes signés par 29 auteurs (re)connus ou à découvrir, qui s’expriment dans les genres variés du «journal» personnel ou de la nouvelle, du récit de circonstance ou du poème. Or, en dépit de la variété des voix et des tonalités, et sans donner dans la complaisance flatteuse, une lecture attentive m’a convaincu du sérieux non guindé de tout ça et de la qualité personnelle de chaque texte. Sur quoi je me garderai de toute évaluation genre pion à notes pointées au tableau d’honneur: à chacune et chacun d’y grappiller et d’y trouver son miel. 

Ce qu’Unetelle dirait de tout ça au Courrier du cœur

Quelques textes particuliers, cependant, illustrent l’excellence de la démarche générale, à commencer par celui d’une de nos meilleures prosatrices, en la personne de Corinne Desarzens, qui fait bonnement figure de métaphore et de «programme».

C’est en effet, sur deux pages, l’évocation du désarroi emblématique qui inciterait l’auteure à téléphoner à l’émission du soir genre courrier du coeur, qui «accueille les désemparés sur les ondes», recueillant les «abîmes de désespoirs minuscules» de victimes se faisant répondre «grand merci de votre témoignage», et cela se passerait juste après l’intervention d’une dame «un peu perdue» qui aurait essayé de dire combien elle se sent «étanche aux mots inertes» déferlant autour d’elle: les mots «financements mixtes» ou les expressions style « faire redémarrer l’économie», les mots auxquels la brave dame se risquerait d’opposer les siens pour jouer le jeu de l’émission («Crachez le morceau, Madame»), et voilà qu’elle se lâcherait: «Déjà que l’avant me plaisait moyen, qu’elle dirait en se lançant, je n’ai même plus envie de l’après. Figurez-vous, bien bouger, bien manger, bien lire, assez de ces conseils formatés pour individus dociles, comme si on pouvait transformer chacun en petit ange exemplaire».

Et ce que dirait cette brave dame fictive cristallise tout à coup des masses de sentiments que nous aurons tous éprouvés en entendant ces flopées de conseils sur le ton douceâtre des coaches psycho-sociologues de tout poil. Et Corinne la foldingue hyperlucide de nous rappeler cette évidence qu’«il y a des mots juteux, irrigués, et puis d’autres, inertes», et de s’exclamer: «Sauve qui peut! Rendez-nous les mots pleins, nourrissants, pas seulement les mots concentrés des poètes, et la permission aussi d’avoir la voix heurtée, indécise, sans savoir très bien où elle va»…

Tout un programme, je l’ai noté, et bel et bien balancé avec poésie dans cet étonnant Jour des sauges qui nous replace devant le bleu de la nature, le vert de l’odeur de la pluie et la pourpre  et silencieuse circulation du sang qui nous fait vivre et de l’eau qui nous abreuve. 

Quand la réalité et la fiction rétablissent «les circulations »

Corinne Desarzens a raison de nous rappeler qu’il n’y a pas «que les mots concentrés des poètes», au sens d’une hiérarchie conventionnelle qui dévaloriserait la parole commune. Or nous aurons lu, dans le flot des mots «inertes» déversés ces derniers temps un peu partout, des textes sans prétention «poétique» ou «littéraire» − par exemple sur Facebook ces propos remarquables de telle urgentiste au nom de Sophie Mainguy, ou de telle infirmière libérale au nom de Nathalie Dunaigre, qui ne se posaient pas en «écrivains» pour autant, et qui n’en vibraient pas moins de vérité et d’émotion personnelles, de compassion non simulée et de sens commun.

Ceci dit pour en revenir, justement, à ces qualités d’émotion et de sincérité qui imprègnent, dans Le Persil, les textes d’écrivains au long cours − tel le poète Pierre-Alain Tâche dont les notes du 16 mars 2020 ressaisissent le trouble profond éprouvé par le «vieux» poète au cours d’un banal repas au restaurant plombé par une vague anxiété pondérée par la présence d’une femme «en espérance» – ou du comédien Jean-Luc Borgeat racontant, sous forme de nouvelle, la descente en enfer sanitaire d’un brave Raymond; et la ressaisie de la réalité la plus «terre à terre», sous les plumes de Marie-José Imsand ou de Janine Massard, d’Antoine Jaccoud ou de Philippe Leignel, ou le témoignage «en prise directe» de l’écrivain voyageur Blaise Hofmann «coincé» quelque part en Inde, n’en dit pas moins que le détour par la fiction de Catherine Lovey en son Too much satirique à gorge nouée…

Une crise mondiale qui ramène à l’intime

La même ironie décalée aura marqué le dernier livre paru de Quentin Mouron, intitulé Vesoul, le 7 janvier 2015 et relançant la question que tous se sont posée en termes mondialisés à propos du 11 septembre 2001, de l’affreuse tuerie de Charlie Hebdo ou des attentats au Bataclan: que faisiez-vous ce jour-là?

Or le jeune Quentin, à propos de ces jours de pandémie que nous continuons de vivre, nous revient avec un poème, sarcastiquement intitulé Loin, les cheveux gras, qui dit en «mots concentrés» le sentiment largement partagé, tout physique mais aussi émotionnel, face au «pas touche» bonnement relationnel ou plus érotique, et c’est en somme cette évocation de sensations et de sentiments très personnels qui fait la valeur «mémorielle» de la trentaine de textes réunis ici, où l’intime, bien plus que nombriliste et lesté de mots inertes ou narcissiques, vibre de se savoir menacé, véritablement au pied du mur, reliant chacune et chacun à tous les vivants.

Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr (présidente), Geoffrey Genest, Yves Genier, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud, Jacques Pilet, Chantal Tauxe (ordre alphabétique).

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