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CHRONIQUE / SOS PLANETE FOOD

Lâche ton caddie et vis !

U n billet d’humeur pour sourire de nos délires à l’ère de l’obsession alimentaire. Anna Décosterd est auteure du blog culinaire My Sweet Mouette et photographe culinaire autodidacte.

La semaine dernière, le climat d’injonction à la perfection gastronomique a commencé à m’inquiéter. L’inquisition culinaire menaçait. Qu’était-il arrivé à mes compatriotes? Tout comportement déviant semblait condamné à l’extermination, voire pire, au jugement dernier. Dans le rôle du juge, les amateurs d’un certain «monde d’après» sur les réseaux sociaux. Dans celui de l’accusé: toi et ton envie de hamburger.

Il en a été ainsi pendant quatre longues semaines. Finie la malbouffe, bonjour le fait maison. Sur les blogs et autres comptes Instagram je lisais, éberluée, des affirmations du genre: «Chaque matin, je cuis ma tresse!». Chaque matin… la vache! Bien sûr, la perfection culinaire ne s’arrêtait pas là. Il fallait ensuite cuisiner des légumes récupérés à la ferme du coin, tester les nouvelles boulettes à base de lentilles et de tomates séchées, et concocter un dessert maison, mais sans sucre, s’il vous plait, ce n’est pas bon pour la santé. Sans oublier, entre deux préparations de repas, une séance de gym avec un(e) coach aussi motivé que virtuel, même si ton «bikini body», si durement acquis, risque cet été de n’être admiré que par quelques heureux élus, parmi lesquels le chat des voisins.

J’ai commencé à angoisser. Il n’y aurait donc personne par ici que toute cette sainteté culinaire emmerde? Une telle sublimation de la frustration aurait inquiété Freud lui-même, non? La cinquième semaine de confinement vit enfin poindre mon soulagement. D’abord cette nouvelle: l’Hôtel de Ville de Crissier lançait ses plats à emporter. Il s’est trouvé que j’y passais, à Crissier, le jour de la distribution. Pour aller faire le plein de légumes à la ferme de mon ami Valentin, justement. Je vis une longue file de gens souriants et heureux. «Eh ben! Il y en a quand-même beaucoup qui en ont marre de cuisiner» commenta, ravie ma fille aînée, qui elle-même, pour l’instant, n’aime pas tellement cuisiner. Quelques jours plus tard, nouvelle surprise: une longue file de voitures, quelque part en France, filmée par le téléjournal du soir. Que faisaient ces gens? Ils attendaient pour récupérer leur menu «hamburger» au drive du coin!

Merci mon Dieu. Nous ne sommes pas encore devenus fous. Après de longs mois d’éco-anxiété, il ne nous manquait plus que ça. L’orthorexie à tous les coins de rue. Alors, oui, depuis mon balcon, je le crie: lâche ton caddie et vis! Cela fait tant de bien, parfois, d’oublier la pression du culinairement correct et patauger dans un truc bien gras avec les doigts. Peu importe si c’est toi qui l’as préparé, ou pas. Au vu de ce qui s’annonce, t’auras bien le temps de grignoter tes carottes pour compenser, va.

Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr (présidente), Geoffrey Genest, Yves Genier, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud, Jacques Pilet, Chantal Tauxe (ordre alphabétique).

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