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La chronique de JLK

Il y a du génie helvétique dans la pensée de Claude Frochaux

P oint d’orgue final de la prestigieuse revue «Le Débat», sacrifiée sans gloire par les éditions Gallimard, le texte lumineux de l’écrivain romand, intitulé «L’Ordre humain», s’inscrit dans la mouvance actuelle des grands questionnements. Déclin des uns, relance possible des autres – l’Avenir le dira…

L’étrange, inquiétante  et non moins fascinante époque que nous vivons, plus troublante encore depuis le début de l’année 2020, semble marquée, plus que par la peur dont on nous rebat les oreilles, par l’incertitude. 

«N’as-tu pas l’impression que nous sommes tous un peu perdus?», me demandait l’autre jour Claude Frochaux au cours d’un téléphone de deux heures lié à ma lecture du tiré à part de son essai paru dans la dernière livraison du Débat  dont Marcel Gauchet venait d’annoncer la triste et significative liquidation, et je me surpris à lui répondre que non: que je ne me sentais pas plus perdu qu’à nos vingt ans de flottements idéologiques divers, quand le libraire anarchiste bien connu du quartier bohème des escaliers du Marché, à Lausanne, qui deviendrait ensuite le bras droit de l’éditeur Vladimir Dimitrijevic, à l’enseigne de L’Age d’Homme, faisait déjà figure d’écrivain sans attaches politiques précises mais très attentif à la mouvance contestataire de l’époque – laquelle époque, disons entre 1968 et 1975,  est d’ailleurs au centre de ce qu’il qualifie aujourd’hui de véritable basculement de civilisation.

N’étions-nous pas alors, déjà, «un peu perdus», malgré la crâne affirmation de nos certitudes? Ce qui est sûr, c’est que nous étions beaucoup à nous figurer qu’un nouveau monde commençait avec notre génération, sans nous douter évidemment du fait que, de manière beaucoup plus générale nous inaugurions ce que Claude Frochaux qualifie d’«ordre humain» dans cet essai d’une vingtaine de pages constituant le résumé d’une espèce de synthèse anthropologique amorcée en 1996 par l’essai intitulé L’Homme seul – cet «ordre humain»  marquant l’apparente victoire de l’homme sur la nature, désormais affranchi de toute transcendance et seul à décider, peut-être pour le pire, de l’avenir de la planète et surtout de sa propre espèce… 

Il était une fois deux histoires… 

Mais qu’est-ce donc, plus précisément, que cet «ordre humain» selon Claude Frochaux?  C’est le résultat d’une histoire millénaire, que l’essayiste appelle l’histoire numéro deux, parallèle à l’histoire numéro un que nous considérons comme l’histoire «officielle» de l’humanité, de Sapiens à Albert Einstein valsant sur son vélo, racontant en somme la saga des hommes «entre eux», femmes comprises évidemment. 

L’histoire numéro un est donc celle, linéaire et cousue de dates, de notre espèce, tandis que l’histoire numéro deux est celle du rapport de notre espèce avec la nature. 

Or Frochaux prétend qu’étudier cette histoire numéro deux, bien mieux que l’histoire numéro un, va nous permettre de mieux comprendre quelques phénomènes caractéristiques de notre époque, à savoir: l’obsession climatique, la montée en puissance d’un féminisme radical voire agressif, l’effondrement des religions et l’affaissement qualitatif de la culture – cela concernant prioritairement  le monde occidental même si lesdits phénomènes font tache d’huile.  De l’histoire numéro un à l’histoire numéro deux, nous passons en somme du «comment» au «pourquoi». 

Oui, sans doute, beaucoup de nos contemporains ont aujourd’hui le sentiment d’être perdus, mais pourquoi? C’est ce que l’autodidacte Claude Frochaux, bravant toute autorité académique et autres spécialistes ferrés, prétend nous expliquer avec sa réflexion détaillée sur l’histoire  numéro deux, et c’est avec force détails, force exemples à l’appui qu’il nous intrigue, nous passionne et nous éclaire. 

La bascule du sacré au profane    

Notre rapport à la nature, à l’origine, est essentiellement notre rapport au sacré, rappelle Claude Frochaux. Dès l’Adam mythique, premier agriculteur probable, l’homme se distingue de la nature (faisons simple sans mêler Eve et le serpent), fait «bande à part», s’émancipe du «vivier commun» du chasseur ou cueilleur en inventant la roue, le feu, l’aiguille à tricoter et tutti quanti, mais la prédominance de la nature se maintient durant des siècle et des millénaires, jusqu’à la première bascule de la révolution industrielle du XIXe siècle, avant l’explosion innovatrice des techno-sciences contemporaines; et tout ce temps, dans le match nature-humanité, a été ponctué par de multiples avatars divins, de la nature divinisée du panthéisme aux dieux grecs, en passant par le Dieu unique à géométrie variable; et plus la conquête de la nature par l’homme progressait, plus la part du sacré, la part de Dieu, la part du vertical religieux  cédait le pas à la part horizontale de l’«ordre humain». 

Assez curieusement, Claude Frochaux situe le basculement de l’«ordre humain» en 1975, ou disons entre 1960 et 1975. Mais pourquoi pas 74 ou 77, a-t-on envie de lui demander avec un clin d’œil? Peu importe à vrai dire! Ce qui compte pour lui, c’est de repérer  un «avant» et un «après», et c’est là que les exemples deviennent intéressants, notamment en matière de culture.

A la lumière de l’histoire numéro deux, l’on voit comment l’homme, dans cette sorte de journal de bord de l’humanité qu’est la littérature, s’est affranchi de l’influence du Commandeur divin − de Don Quichotte le chevalier parodique   à Don Juan le rebelle −, ou comment le peintre est sorti de la nature avec Picasso «déconstruisant» le portrait de la femme, jusqu’à l’art abstrait ou conceptuel qui sort complètement de la nature pour imposer ses formes autonomes ou ses «objets» désincarnés.

Et après? Quelle place à la nature? Quelle place au sacré? Et revenir en arrière a-t-il le moindre sens?

Le «progrès» culturel est-il avéré?

Ce qui est sûr, au jeu des comparaisons, c’est que les productions culturelles de la grande littérature, de la grande peinture et de la grande musique se sont affadies et étiolées au fur et à mesure que l’«ordre humain» s’imposait, jusqu’à l’insignifiance où tout devient culturel, quand chacune et chacun se pose en écrivain ou en artiste et que triomphent le minimalisme ou le n’importe quoi avec la pieuse bénédiction des fonctionnaires de la culture…

Comparant les séquences de la littérature et de l’art occidental de  1935-1975 et de 1975-2000, Claude Frochaux conclut au déclin manifeste, sinon à la décadence pure et simple.  Constat «réactionnaire»? C’est évidemment  ce que lui lanceront les «progressistes» plus ou moins, mais pour ma part je ne le crois pas du tout, dans la mesure où il prend réellement la littérature et l’art au sérieux; et la remarquable conclusion de son essai marque une ouverture plus qu’une déploration morose genre «après-nous-le-déluge», ou encore «tout-est-foutu», «les jeunes-sont-nul», etc. 

L’imagination a de l’avenir à l’école buissonnière…      

En 1982 (donc après 1975...), Claude Frochaux publiait un formidable monologue relevant de l’autofiction caustique, intitulé Aujourd’hui je ne vais pas à l’école et marquant l’affirmation d’un ton et d’une liberté de parole qui caractérisent ses grands ouvrages ultérieur, de L’Homme seul à L’Homme religieux, L’homme achevé ou la fin des rêves ou enfin Regards sur le monde d’aujourd’hui.

Or tous ces livres n’ont cessé de me faire penser à une figure à mes yeux fondatrice de la culture helvétique, de l’instituteur − et l’institutrice bernoise Lina Boegli faisant le tour du monde à trente ans n’est pas en reste!

Que veux-je dire par là? Je veux dire que notre culture, et la romande autant que les trois autres, se distingue par la constance d’un savoir non académique, à la fois champêtre et forestier, démocratique et nomade (nos aïeux se sont beaucoup expatriés et nous ont ramenés des tas de tours de métier de partout, ainsi que l'a illustré Nicolas Bouvier), qui imprègne même nos grands universitaires et nos génies singuliers.

Or Frochaux l’autodidacte, l’ancien libraire du Palimugre parisien de Jean-Jacques Pauvert, le curieux de tout qui refait le monde par delà toutes les idéologies de l’époque, me semble aujourd’hui en quête d’un dépassement (c’est d’ailleurs le titre de son dernier livre non encore achevé)  qui recoupe les grands questionnements d’autres témoins perplexes de ce temps rompant avec la philosophie de système ou les idéologies binaires, tels l’Israélien Yuval Noah Harari et l’Allemand Peter Sloterdijk, la Canadienne Naomi Klein ou le Hollandais Rutger Bregman, entre autres.

Dans L’ordre humain, Claude Frochaux insiste sur la valeur fondatrice de l’imagination, qui n’est pas une lubie de fuite mais une construction imagée de l’expérience et du savoir, qui a «inventé» Dieu avant de le reléguer aux oubliettes et qui a produit les œuvres de Léonard de Vinci autant que celles d’Adolf Hitler et consorts… 

L’histoire numéro deux semble aboutir à une impasse dont, faute d’imagination, nous ne voyons l’issue que dans les algorithmes et le diable sait quel transhumanisme réservé aux riches. Mais encore?  

«Nous sommes la première génération à pouvoir dire qu’il existe une autre histoire», écrit Frochaux. «Et c’est encore et toujours l’histoire numéro deux qui peut nous expliquer pourquoi l’homme, emporté par son élan de conquête, est allé trop loin. A franchi la ligne rouge. A abusé de la nature. Nous devions l’épouser et nous l’avons violée. Nous pressentons aujourd’hui, sous ses airs bonasses, qu’elle rumine sa revanche. Elle prépare un sale coup. On la voit venir: elle va nous démontrer que l’on ne peut pas la piller en tout impunité.»

Et Claude Frochaux  de conclure: «Il nous reste une certitude: c’est bien l’histoire numéro deux, le match homme-nature, qui était notre histoire la plus importante. Notre vraie histoire. La suite nous le démontrera. Parce qu’aujourd’hui l’histoire des hommes entre eux s’estompe face à l’actualité, à l’urgence, à l’impérative nécessité de trouver une entente avec la nature. Qui n’attend rien de plus de nous qu’un respect synonyme de survie.»


Claude Frochaux. Le Débat, no 210, mai-août 2020. Gallimard.

L’Homme seul. L’Age d’homme, 1996, prix Lipp.

 

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