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Chronique in#actuel

Haute Maladie

Q ualifiant ce qui anime le poète – on pourrait tout aussi bien dire l’écrivain, l’artiste – Boris Pasternak, l’auteur de «Ma sœur la vie», parle de «Haute maladie». Expression de la vie souveraine, libre que manifeste sa vocation et qui s’oppose à toutes les contraintes, à tous les totalitarismes. «Le livre, cet ennemi des intégrismes de tout poil», pour reprendre le titre de l’une des chroniques de Pascal Vandenberghe réunies aujourd’hui en volume. Les mots, la littérature, comme salut. Ce que Jacques Chessex a nommé naguère «Les Saintes Ecritures».

Publié en 1972, l’ouvrage rassemblait les chroniques parues dans ce qui était encore La Feuille d’Avis de Lausanne. Textes rendant hommage aux écrivains de ce pays, dont bientôt, comme le relève Bertil Galland dans Une aventure appelée littérature romande, Chessex va pourtant s’éloigner – je raconterai une autre fois ce qui m’a lié à lui. Dire la gloire et la menace prend en quelque sorte leur suite. Paraissant dans le cadre des manifestations marquant cette année les dix ans de la mort de l’écrivain, ce petit livre regroupe les chroniques rédigées pour L’Hebdo de janvier 2000 à août 2001.

Jacques Chessex © notreHistoire.ch

Même s’il évoque encore ses pairs romands, notamment Ramuz et Roud, Chessex y parle surtout des auteurs français qu’il révère. A commencer par André Gide, «un habitant très libre de mes pensées»; le Gide critique qui «a l’élégance des vieux moines, au regard encore plus clair d’être plus proche de la source.» On croise aussi Paul Morand, qui vit alors au Château de l’Aile à Vevey – j’y ai consacré une précédente chronique. Chessex le rencontre fortuitement à la place de la Riponne, à Lausanne, bordée alors de platanes et de quatre cafés «bien utiles» et où l’on peut encore se garer. Comme Chessex rejoint sa voiture, il remarque un papier sur son pare-brise.

«Je déplie le papier, et quoi! C’est un mot griffonné par Paul Morand (…) qui s’excuse d’avoir cassé un phare à mon auto en reculant avec la sienne!»

Chessex consacre aussi plusieurs textes à la peinture, «L’œil de Planque», «La Célestine» – les gravures de Picasso réalisées en 1968 pour illustrer Fernando de Rojas. Il fait aussi l’éloge de la lenteur, s’en prend aux «Mœurs de province» ou salue, dans un texte plein d’humour, les sosies de personnalités célèbres, comme celui d’Alberto Giacometti «qui vendait des fruits secs et des sirops à Pigalle» ou celui de Mitterrand qui, évidemment, «feuilletait à La Hune un roman de la fin de l’été. “Vous avez lu?” nous dit Mitterrand en nous désignant le livre, et nous aimâmes aussitôt cette familiarité pateline.»

Un continent de cultures riches et diverses

Avec Cannibale Lecteur de Pascal Vandenberghe, autre recueil de chroniques, c’est une grande bouffée d’air frais qui nous est offerte. On savait le patron des Librairies Payot grand lecteur. Mais avec ce fourmillant ouvrage, c’est un peu la bibliothèque de Babel qu’il entrouvre jusqu’à nous donner parfois le vertige. On savait aussi celui qui fut naguère éditeur, un esprit libre – n’écrit-il pas aussi bien dans la lettre d’Antipresse de Slobodan Despot, où sont parues ses chroniques, que dans Le Matin dimanche? On en a une nouvelle preuve dans le choix très éclectique des auteurs et des sujets retenus, Vandenberghe ne s’embarrassant ni de mode ni du souci de plaire, mais se dédiant tout entier à ce qui seul vaut d’être défendu selon les règles qu’il s’est alors fixées et qu’il expose dans son Avant-Propos.

Pascal Vandenberghe © Payot

S’il est une ville qui incarne cette ouverture et ce cosmopolitisme dont témoigne à l’envi le livre de Vandenberghe, c’est assurément Trieste où il s’est lui-même rendu durant l’été 2017.

«Elle porte encore les traces de sa longue appartenance à l’Autriche et symbolise à mes yeux, autant par sa situation géographique que par son histoire cette Mitteleuropa aujourd’hui disparue dans ses frontières, mais qui fut le berceau d’une culture d’une richesse exceptionnelle.»

Et d’évoquer deux grands écrivains liés à cette ville, Italo Svevo (1861-1928), ami de Joyce et bien sûr Claudio Magris, auteur de Danube, magnifique livre que j’ai lu à sa parution en 1986 – je suis de ceux qui estiment que le démantèlement de l’Empire austro-hongrois fut une erreur chèrement payée. «Si Trieste est une “ville-pont”, Magris est un “écrivain-pont”, dont la lecture permet de franchir les frontières pour former un continent de cultures riches et diverses.» Autre auteur lié à la Mitteleuropa et auquel Vandenberghe consacre deux chroniques, Joseph Roth (1894-1939) qui décrit précisément la fin de ce monde en perdition dans ses deux maîtres-livres, La marche de Radeztky et La crypte des Capucins.

La Trieste de Svevo et de Joyce © Coll.Part.  


Chez Vandenberghe, qui dans ses chroniques ne parle pas seulement littérature, mais aussi sociologie, philosophie politique, et c’est tout l’intérêt de ce recueil, il y a du joueur qui brasse avec délectation les cartes de l’histoire de la pensée. Ici pour réanimer cet «amoureux de l’intelligence et de l’érudition» que fut Anatole France (1844-1924), auteur naguère adulé; là pour évoquer Eugène Fromentin (1820-1876), que je connaissais certes comme peintre, mais pas du tout en tant qu’auteur d’un roman à succès dédié à George Sand.

«Qu’est-ce qu’une chronique?» se demande Jacques Chessex et qui vaut non seulement pour les siennes, mais aussi pour ce qu’écrit Vandenberghe. «C’est justement le lieu où l’on dit “je” dans le temps qui passe. Qu’est-ce que l’actuel? Si je sais trier, c’est ce qui dure.»


Jacques Chessex, Dire la gloire et la menace. Préface d’Isabelle Falconnier, L’Aire, 2019


Pascal Vandenberghe, Cannibale lecteur. Chroniques littéraires et perles de culture, Favre, 2019

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