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CHRONIQUE / in#actuel

Destin d’une amitié

S 'ouvrir à la surprise de la redécouverte littéraire, artistique; changer de longueurs d’onde, prendre du champ, bref: se montrer in#actuel. Autrement dit, indocile. Une autre façon encore d’aborder l’actualité.

Durant toute la première moitié du XXe siècle, André Gide (1869-1951), on l’a un peu oublié, occupa une place tout à fait considérable. Son prestige, notamment auprès de la génération qui eut vingt ans dans l’entre-deux guerre, fut immense. Qui fit des Nourritures terrestres, le livre de Gide peut-être le plus célèbre, un véritable bréviaire. «Nathanaël, je t’enseignerai la ferveur. Nos actes s’attachent à nous comme sa lueur au phosphore. Ils nous consument, il est vrai, mais ils nous font notre splendeur. Et si notre âme a valu quelque chose, c’est qu’elle a brûlé plus ardemment que quelques autres.» Et, pour plusieurs jeunes écrivains, le futur Prix Nobel de littérature qui publie alors quelques-uns de ses ouvrages majeurs, Paludes, Si le grain ne meurt, La Symphonie pastorale, fait figure de mentor, de directeur de conscience. Ainsi à sa disparition, un Jean-Paul Sartre dans Les Temps modernes saluera en Gide «un exemple irremplaçable, parce qu’il a choisi… de devenir sa vérité.»

Sur cette influence, difficilement concevable aujourd’hui, les tenants de l’ordre, ne s’y trompèrent pas. Tel l’écrivain Henri Massis (1886-1970), champion de la réaction, qui n’eut de cesse de fustiger l’emprise pernicieuse exercée sur la jeunesse par l’auteur de L’Immoraliste. D’autant que le même Gide, n’avait pas craint de s’en prendre au colonialisme dans son Voyage au Congo. Et plus tard, on le verra se rendre à Berlin en compagnie d’André Malraux (1901-1976) pour exiger la libération de Thaelmann et Dimitrov, les prétendus incendiaires du Reichstag. Car parmi les proches de Gide, il y a l’auteur de La Condition humaine. Un compagnonnage qui n’est pas que politique. Leurs relations, teintées de beaucoup de respect de la part du cadet, est déjà ancienne, remonte à 1922. Malraux, en outre, a édité, ce que l’on sait moins, plusieurs livres de son aîné, comme nous le rappelle Jean-Pierre Prévost dans un magnifique ouvrage qui vient de paraître consacré à l’amitié Gide-Malraux, ouvrage richement illustré grâce à la Fondation Catherine Gide.

«La littérature n’a pas à se mettre au service de la Révolution»

Lorsque Malraux rencontre Gide, il a à peine plus de vingt ans et vient tout juste de publier Lunes en papier, ouvrage très influencé par le surréalisme. Il travaille alors pour Kahnweiler et commence à publier des éditions de luxe. Et c’est tout naturellement qu’il sollicite son aîné. C’est ainsi qu’il fait paraître Aux Aldes Le Roi Candaule.

Le Roi Candaule, Aux Aldes, 1927


Suivront Voyage au Congo à la NRF – entre-temps, Malraux est entré chez Gallimard en tant que directeur de collection – et surtout, à partir des années 1930, les quinze volumes des Œuvres complètes d’André Gide. Dans l’intervalle, le jeune écrivain s’est rendu en Indochine. Il y a eu l’appel en sa faveur de Gide et de Breton à la suite de sa condamnation pour vol de sculptures au Cambodge; il a publié La Tentation de l’Occident (1926) et Les Conquérants (1928). On a pu voir Gide et Malraux chez Paul Desjardins à Pontigny. Et puis c’est le Prix Goncourt (1933), l’engagement contre le fascisme et le nazisme, le Congrès des écrivains soviétiques à Moscou. Malraux y est porteur d’un message d’André Gide dans lequel celui-ci déclare sans ambages que «La littérature n’a pas à se mettre au service de la Révolution.» Dès ce moment, les trajectoires de l’aîné et du cadet commencent à diverger. Tandis que Malraux se bat en Espagne aux côtés des Républicains espagnols soutenus par Moscou, Gide publie son Retour d’URSS, livre à charge contre le régime stalinien. Il faut la guerre et la défaite de 1940 pour que les deux hommes se retrouvent. En zone libre, sur la Côte d’Azur, notamment à Roquebrune-Cap-Martin, où Malraux a emménagé et lit à Gide ses Noyers de l’Altenburg. En novembre 1941, dans Le Figaro, Gide n’hésite pas à écrire: «Oui, les œuvres de Giono, de Malraux, de Saint-Exupéry, de Montherlant, leur direction, leur valeur, me permettent grand espoir.»

André Gide à Cabris, 1941 © Fondation Catherine Gide/Gallimard


Jusqu’au bout, Malraux restera fidèle à la mémoire de Gide. Car si les deux écrivains se sont parfois éloignés, leur amitié ne s’est jamais démentie. Ainsi en 1973 encore, Malraux préfacera les quatre volumes de souvenirs de Maria Van Rysselberghe, confidente de Gide et grand-mère de sa fille, Catherine. Les fameux Cahiers de la Petite Dame.


André Gide, ultima verba, 1951 


Jean-Pierre Prévost, André Gide André Malraux, l’amitié à l’œuvre, Fondation Catherine Gide/Gallimar


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