keyboard_arrow_left Retour
CHRONIQUE / in#actuel

D’une guerre l’autre

C ertains livres, romans, récits, sans qu’ils soient pour autant de nos auteurs favoris, nous habitent – mais pourquoi? – longtemps encore après les avoir lus. Quand bien même on ne se souvient que d’un climat, d’une atmosphère. C’est le cas d’un ouvrage, dont le titre m’avait intrigué à sa parution en 1977, Et Saint-Gingolph brûlait. On parlait alors beaucoup de son auteur, Henri Debluë, qui signait le livret de la Fête des Vignerons de cette année-là. J’y ai souvent repensé ces derniers mois, lorsque la Suisse avec ses rues, ses terrasses vides, ses hôtels désertés, offrait le visage d’un autre temps, d’une autre époque. Celle-là même qu’évoque Henri Debluë dans son livre.

Le narrateur anonyme d’Et Saint-Gingolph brûlait ressemble beaucoup à l’auteur, qui avait le même âge que lui ou à peu près au moment du récit – né en 1924, décédé en 1988, Henri Debluë était l’oncle de François, poète et librettiste d’une autre Fête des Vignerons; hormis Et Saint-Gingolph brûlait, le Montreusien nous a encore laissé un roman, Les cerises noires ainsi que plusieurs pièces de théâtres, dont Le procès de la truie. 

Lorsque débute le récit, nous sommes au plus fort de la guerre, en 1943. Le narrateur s’apprête à entrer à l’école de recrue. En attendant, il tue le temps dans sa cité natale, Montreux, aux allures de belle au bois dormant. Bien que la Suisse constitue une sorte d’îlot miraculeusement préservé au milieu de la tempête de la guerre, touristes et riches étrangers l’ont désertée. Les hôtels qui ont fait la gloire de Montreux ont fermé pour la plupart, ou, pour les quelques-uns encore ouverts, n’accueillent plus que de rares clients. 

Cette nuit-là encore, comme souvent, le narrateur traine son ennui dans les rues de Montreux avec Wang, un jeune Chinois. La guerre l’avait surpris alors qu’il venait de s’inscrire dans une école internationale à Genève après avoir séjourné à Londres, Paris et Milan. Ne voulant ou ne pouvant pas rentrer dans son pays, il avait choisi de rester en Suisse. Qui est-il? D’où vient-il? On n’en saura pas davantage. Pour l’heure, Wang a trouvé un emploi de valet auprès d’un comte allemand installé au Montreux-Palace et qui avait décidé lui aussi d’attendre la fin de la guerre en Suisse. Mais au fil du temps, les relations entre le maître et le serviteur se sont détériorées. 

A mesure que le spectre de la défaite grandit pour le Reich, von Zerg, ancien officier lui-même, se révèle de plus en plus cruel. Le jeune Chinois est à bout et n’a qu’une idée, se venger. Cette fois, il est sûr de son coup, il a son plan, affirme-t-il. Wang et le narrateur, qui parlent depuis un bon moment, se sont arrêtés devant la vitrine éteinte d’un antiquaire, quand une déflagration se fait entendre au loin et qu’une lueur troue l’obscurité de l’autre côté du lac, du côté du Bouveret. On apprendra que c’est un bombardier britannique, touché par la DCA helvétique, qui s’était écrasé contre une paroi du Grammont; cette même nuit, un autre appareil allié sera abattu en Valais. Les flammes qui s’élèvent au loin sont comme l’annonce du drame à venir et qu’évoque le titre du livre.

Autre personnage haut en couleur, L’Urne. Un trimardeur, dormant dans la rue, hantant les cafés. Son surnom lui vient de l’histoire qu’il ne cesse de raconter. L’héritage d’un riche célibataire lui est, paraît-il, promis à condition que lui, son frère et ses sœurs déposent ensemble ses cendres «dans je ne sais plus quel localité à l’est de Batavia (mais la ville et le pays changeaient parfois), sur la tombe de la Javanaise que le défunt avait aimé d’amour.» Il y a aussi Krakra, le braillard nazillon antisémite ou encore le gros Camille Visinand, le patron des Deux Couronnes, qui pratique le marché noir pour ravitailler ses clients –  démobilisé à la fin de son école de recrue, le narrateur le croisera au Buffet de la gare de Montreux et acceptera de transporter une lourde valise remplie, lui dira-t-il, de livres! 

Henri Debluë en 1977. Saisie d’écran.

La grande présence nocturne du lac

Comme Wang, comme l’Urne, le narrateur passe beaucoup de temps dans les cafés à rêver. A rêver à la belle Paule, Paule Alberti que tous aimeraient courtiser. On pense ici à la figure de La Gradisca du film Amarcord de Fellini, sorti d’ailleurs quatre ans avant la parution du récit de Debluë. A l’issue de son école de recrue, le narrateur la reverra par hasard dans le train le ramenant à Montreux. Il n’osera pourtant pas l’aborder, comme si cette page était maintenant tournée. C’est alors qu’il apprendra la condamnation de Wang, à la suite du saccage – sa fameuse vengeance – des effets de son maître, ainsi que la mort de L’Urne. 

La fin de la guerre approche, mais nul ne le sait encore.«Assis sur le coffre de pêcheur où L’Urne venait parfois dormir, je regarde le lac. J’essaie de discerner Saint-Gingolph. Le 1er septembre 1944 (il s’agit en réalité du 23 juillet) les soldats de la Wehrmacht ont mis le feu, en représailles, à la moitié française de la petite ville – empêchant des femmes et des enfants de fuir en Suisse. Les soldats de la Brigade de montagne 10 assistaient au meurtre,  plein de rage impuissante, de l’autre côté du torrent, qui marque la frontière. Selon la rumeur publique – la légende locale, déjà – le colonel-brigadier se serait rongé les poings de ne pouvoir donner à ses ‘’petits gars’’ l’ordre d’ouvrir le feu.» 

Du récit de Debluë, plus encore que l’intrigue, je l’ai dit, ce qui m’est resté de ma lecture de naguère et que j’ai retrouvé intact, c’est un climat. Une atmosphère d’attente lourde de menaces invisibles –la guerre dans le livre de Debluë est à la fois présente et absente. Exactement ce que j’ai éprouvé – et sans doute ne suis-je pas le seul - au cours du printemps, lors des semaines de semi-confinement qui furent les nôtres. Avec ce lac vide, désert. Parenthèse aussi bien spatiale que temporelle. Et Saint-Gingolph brûlait comporte d’ailleurs de nombreuses pages, magnifiques, consacrées au Léman ainsi qu’à la forêt sur les hauts de Montreux. Comme autant de paysages intérieurs.«Le quai n’est pas éclairé. On voit mieux luire par endroit la surface de l’eau; on sent mieux sa grande présence nocturne, sa respiration plus ample que celle de la ville, accordée aux montagnes de Savoie, aux nuages, aux étoiles isolées.»


Henri Debluë, Et Saint-Gingolph brûlait, Editions Bertil Galland, 1977. L’ouvrage n’a malheureusement jamais été réédité, avis aux éditeurs. 


Lien internet: Henri Debluë s’entretenant avec Jacques Pilet, TSR, 1977. 

Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr (présidente), Geoffrey Genest, Yves Genier, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud, Jacques Pilet, Chantal Tauxe (ordre alphabétique).

© 2020 - Association Bon pour la tête | une création WGR