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CHRONIQUE / Nous autres

Barbara, la neige et moi

L ouise Anne Bouchard est écrivain, scénariste, photographe. D'origine québécoise, elle vit depuis près de vingt ans sur les bords du Léman.

J’ai recommencé à courir. Après avoir arrêté pendant près de cinq ans. Je ne dis pas que ce sera NewYork au printemps ou que j’ai commandé mon dossard pour Marathon à l’automne, mais j’ai recommencé. Tout mon budget de la semaine est passé dans du Voltaren. Et puis côté élégance, lorsque je marche, c’est moyen.  
Je cours en forêt, près du lac puis je vais dans les hauteurs de la ville, et je passe devant la maison où a habité Barbara Hendricks pendant des années. J’ai croisé cette femme extraordinaire à quelques reprises. Vous savez, c’est le genre de femme intimidante pour la groupie discrète que je suis, et vous découvrez qu’elle, cette diva, c’est une femme timide, qui préfère ne pas être reconnue.
La première fois que je l’ai vue, elle déposait des cartons dans sa voiture. Elle portait un kimono fleuri, elle avait les cheveux lâche et lorsqu’elle m’a vue courir, elle a baissé la tête et les yeux. J’aurais pu m’arrêter. Lui dire mon admiration, repartir au pas de course, mais j’ai respecté. Je me suis juste retournée pour la voir encore et j’ai vu qu’elle affichait un petit sourire de gratitude, comme pour me remercier de ne pas l’avoir importunée. C’était bien elle, et le moindre doute a été emporté lorsque j’ai vu arriver son grand mari suédois qui apportait aussi des cartons.
Sa voix, sa douceur, son parcours, son enfance pauvre, les adolescents qu’elle a vus mourir autour d’elle alors qu’elle était encore toute petite, son immense talent et son parcours de combattante. L’avoir entendu raconter dans une interview qu’en Arkansas les Noirs pouvaient acheter de l’essence dans les stations service, mais qu’ils ne pouvaient pas utiliser les toilettes. L’entendre dire cela sans rage, sans rancune: ce sont des discours de femmes comme elle qui me viennent en tête lorsque la vie me malmène. Barbara Hendricks, j’aurais voulu l’écouter à La Scala, j’aurais voulu la voir davantage en concert à Montreux, où elle illuminait la scène de sa voix et de son charisme. J’aimerais la photographier lorsqu’elle défend des causes humanitaires, lorsqu’elle parle aux enfants, bref, un modèle pour moi. Et pour bien d’autres j’imagine.
Ce soir, c’est la deuxième neige en plaine. C’est beau comme c’est pas possible. Je m’arrête devant sa maison pour reprendre mon souffle et regarder cette belle et vaste demeure. Barbara Hendricks a déménagé, et je ne sais pas où elle habite, en Suisse quelque part.  Mais cette maison me rappelle toujours la dernière fois où je l’ai vue dans la rue Chantemerle. C’était une belle journée d’automne et elle était encore près de sa sa voiture. Cette fois, en me regardant monter cette rue en courant, elle m’avait regardée en souriant, beaucoup. Je m’étais demandé si ma manière de courir avait quelque chose de drôle: mais non, ce sourire-là, c’était de la bienveillance puissance quatre. L’air de dire, ne lâchez rien, continuez! Lorsque je suis passée près d’elle, je lui ai rendu son sourire et je l’ai remerciée avec les yeux pour les encouragements muets. Puis quelques mètres plus loin j’ai entendu qu’elle disait quelque chose, à voix très forte. Je me suis retournée. Elle avait les mains en porte-voix, le visage joyeux, une allure sublime malgré ses vêtements d’intérieur, et elle criait tout simplement «Bonne journée à vous!»  Elle me remerciait là, de ne jamais m’être arrêtée près d’elle. Elle me remerciait magnifiquement de l’avoir respectée. Je pense à ce moment-là très souvent.
Il neige dans la rue où vous avez habité Madame Hendricks. J’ai recommencé à courir. J’irai vous voir en concert, bientôt j’espère.

Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr (présidente), Geoffrey Genest, Yves Genier, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud, Jacques Pilet, Chantal Tauxe (ordre alphabétique).

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