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LU AILLEURS / CORONAVIRUS

Les confinés rêvent-ils de tests PCR positifs?

J usqu’où sommes-nous intimement « infectés » par le coronavirus? Le New York Times a produit la synthèse de plusieurs travaux de spécialistes des rêves, qui se sont penchés sur les conséquences de la pandémie sur nos inconscients. Sans suspense: nous sommes tous positifs à l’angoisse.

Rien n’est plus soporifique qu’une personne qui vous raconte ses rêves, laborieux, incohérents, pleins de détails absurdes et de digressions inutiles qu’elle est, au fond, seule à saisir. C’est le travail que mène pourtant Deirdre Barrett, psychologue, spécialiste de l’hypnose et enseignante à l’école de médecine de Harvard, auteure de Pandemic Dreams (Oneiroi Press, juin 2020). 

Depuis le début de l’année, elle recueille et analyse les rêves de milliers de dormeurs. Sans surprise, elle a relevé certains changements. Les rêves, sans avoir besoin de prêter allégeance au docteur Freud, sont le reflet de nos quotidiens et de nos préoccupations avec une propension, variable suivant les personnes, à l’exagération et au fantastique. Il fallait donc s'attendre à ce que nos rêves soient aussi contaminés

Curieusement, la peur d’attraper le virus et d’en souffrir n’est pas la plus présente dans les cauchemars des personnes interrogées. Parmi les motifs les plus souvent observés, beaucoup de métaphores. Le rêveur capture le virus entre ses mains, sous forme de vapeur ou de nuées d’insectes. Des mères — surtout— se voient contraintes de donner un cours à domicile à toute la classe de leur enfant. Des silhouettes vêtues de blancs en saisissent d’autres par les épaules et les emmènent loin de leur lit, pour donner une conférence retransmise à la télévision, aux côtés du ministre de la Santé...

Preuve de l’impression qu’a fait la pandémie sur nos inconscients, les spécialistes ont aussi fréquemment rencontré la variante, très 2020, du célèbre cauchemar où vous vous retrouvez nu, au choix dans la rue, devant vos collègues ou sur une scène de théâtre. Cette fois, l’angoissant strip-tease ne concerne que le visage: «je me réveille en sueurs car j’ai rêvé que je n’avais pas mon masque dans le bus, et tout le monde me regardait méchamment!»

Dans le numéro de septembre de la revue spécialisée Dreaming, quatre rapports de chercheurs du sommeil mettent aussi au jour l’incursion du Covid-19 dans notre sommeil, sous des motifs divers. Se mélangent des scènes quotidiennes: faire la queue pour entrer à l’épicerie, se laver les mains, avec des motifs qui, avant, n’avaient rien d’effrayant, comme la manifestation d’une peur des corps, de la proximité physique avec des inconnus. Les songes plus agréables se sont également adaptés: désormais ceux où le dormeur peut enfin retrouver ses amis, réunir sa famille autour de lui, sont qualifiés de doux et de très heureux, là où, une année auparavant, ils auraient semblé banals. Sans oublier les nombreux rêves de surpuissance: je découvre le vaccin, je parviens à guérir tout le monde, je sauve la planète... 

Les neurologues et les psychologues ont la certitude, depuis quelques années, que la phase de sommeil paradoxal, quand nous rêvons le plus, est celle où se manifestent le plus vivement les angoisses, les désirs, les frustrations, mais aussi où s’expriment la créativité et les émotions: une forme de psychothérapie inconsciente. 

Les conclusions de l’expérience sont donc instinctives

Pour obtenir des données fiables et plus précises, Cassidy MacKay et Teresa DeCicco, de l’université Trent au Canada, ont comparé les «journaux de rêves» d’étudiants nord-américains avant et après l’éclatement de la pandémie. L’incidence d’images en rapport avec le monde médical et le corps est statistiquement bien supérieure une fois la pandémie installée dans le paysage médiatique. 

Parmi toutes ces conclusions, Deirdre Barrett admet avoir été étonnée par une donnée. La colère et la tristesse sont, dans ses observations, des émotions bien plus présentes dans le monde onirique chez les hommes que chez les femmes. «Je ne m’y attendais pas, dit-elle, mais les résultats laissent à penser que les hommes sont davantage travaillés dans leurs rêves par la peur de tomber malades ou de mourir. Les femmes sont plus focalisées sur les effets secondaires, comme s’occuper d’un proche malade, c’est ce qui, inconsciemment, les rend les plus tristes.»

Le retour à la normale, invoqué comme une formule magique par les politiques et que nous nous surprenons à espérer, viendra-t-il aussi guérir nos rêves de ces angoisses très spécifiques? Le docteur Barrett et ses confrères et consœurs ne se prononcent pas sur ce point. 

Mais ils soulignent que les cauchemars du Covid-19 ont ceci de particulier et de positif qu’une fois réveillés, nous prenons immédiatement conscience de leur absurdité, et en rions de bon cœur. 

Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr (présidente), Geoffrey Genest, Yves Genier, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud, Jacques Pilet, Chantal Tauxe (ordre alphabétique).

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