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AILLEURS/ PÉNURIE

Le marchand de sable ne passera (bientôt) plus

A l’instar des étoiles, des flocons de neige et des brins d’herbe, le sable nous semble disponible en quantités infinies. «C’est un peu comme le pétrole, décrit Jianguo Liu, de la Michigan State University. Il faut beaucoup de temps pour le fabriquer et on ne sait pas le ressusciter.» C’est ennuyeux, car le sable est à la base de la civilisation, il est un ingrédient crucial pour le béton, les briques, le verre et les micropuces. Et les efforts accrus pour en extraire davantage nuisent à l’écosystème. Le sable est l’objet d’un long article du chercheur américain Julian Smith dans l’hebdomadaire scientifique britannique «New Scientist». Et ça fait peur.

Pensez à du sable, vous imaginerez sans doute de longues étendues brûlantes le long de la mer, largement composées de dioxyde de silicone. Or le sable ne se définit pas par sa composition mais par sa granulométrie, plus réduite que le gravier, plus grande que le limon: grosso modo, entre 2 et 0,06 millimètres. Chaque taille sert à des applications différentes, mais 60 à 75% du sable que nous extrayons sert à fabriquer du ciment, du béton. Et nous en utilisons environ 30 milliards de tonnes par année, de quoi construire tout autour de l’équateur une muraille de 27 mètres de haut pour 27 mètres de large.

Le sable du Sahara ne sert à rien: ses grains sont trop petits, trop polis par le vent. Les meilleurs gisements de sable sont les lits de rivière, les plages et les hauts-fonds marins. Extraire le sable de tels endroits risque de ravager l’environnement: en quelques années, des pirates du sable ont volé tellement de matériau en Indonésie qu’au moins 24 îlots ont disparu corps et biens. Le sable serait pour l’essentiel transféré vers Singapour, où les besoins sont immenses. A Djakarta, on craint une catastrophe écologique.

Pourquoi ne pas imprimer les briques?

Le progrès technologique pourrait aider à contenir un désastre. Si, faute de sable, les Romains fabriquaient du ciment avec des cendres volcaniques et de la pouzzolane, nous savons désormais fabriquer des briques avec des imprimantes 3D. Ces dernières années, plusieurs entreprises l’ont fait en s’aidant de «robots imprimeurs». En 2017, à San Francisco, l’entreprise Apis Cor a imprimé en 24 heures les murs d’une maison-test en Russie. Reste qu’on n’en est encore qu’aux balbutiements et que la technologie montre quelques faiblesses.

A l’EPFZ de Zurich, Philippe Block, chercheur en architecture, a eu une autre intuition. Il construit des structures très serrées qui se tiennent entre elles, de sorte que les blocs ou panneaux de béton peuvent être plus minces, donc qu’il leur faut moins de sable pour résister.

Les désastres déjà enregistrés

Mort des récifs coralliens. Extraire le sable des fonds marins soulève une soupe de particules multiples. Quand ces sédiments se déposent sur les coraux et les algues, ils bloquent la photosynthèse et peuvent également étouffer certains éléments de la faune marine.

Tsunami. L’impact du tsunami de 2004 dans l’océan Indien aurait été bien moins désastreux au Sri Lanka si on n’y avait pas enlevé les dunes qui protégeaient la côte. L’exploitation des sables en amont a également réduit la quantité de sédiments arrivant jusqu’à la côte, si bien que les dunes ne se reconstruisent pas rapidement.

Perturbation des dauphins. Le dragage de sable a érodé les rives du fleuve Brahmapoutre, en Inde. Cela perturbe l’écosystème et menace les dauphins du Gange, l’une des espèces d’eau douce les plus menacées du monde.

Légumes salés. Le dragage du sable sur le Mékong, au Vietnam, a favorisé l’intrusion d’eau de mer dans le fleuve, ce qui nuit aux cultures et affecte les réserves d’eau douce.

Moustiques dans leur élément. Les bassins d’eau laissés à l’abandon par les exploitations de sable constituent des pouponnières idéales pour les moustiques. En Iran, ces bassins sont les habitats des larves de deux espèces qui véhiculent la malaria.

Palourdes agressives. Les péniches qui transportent le sable véhiculent également des espèces invasives de palourdes asiatiques. Une fois introduites dans un nouveau milieu, elles sont capables d’évincer les espèces autochtones et de réduire la biodiversité.


L’article en anglais du New Scientist:  «Sand storm».

Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr, Geoffrey Genest, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud (président), Jacques Pilet, Chantal Tauxe, Faridée Visinand, Ondine Yaffi (ordre alphabétique).

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