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LU AILLEURS / ECONOMIE

L'Amérique n'est plus la terre promise de la concurrence

L e titre du livre de Thomas Philippon, publié fin octobre, en dit long: The great reversal: how America gave up on free markets (Le grand revirement: quand l'Amérique a dit adieu au marché libre). Si vous pensiez qu'il y avait plus de concurrence aux États-Unis qu'en Europe, vous aviez tort. Le journaliste Josef Joffe explique pourquoi dans l'hebdomadaire allemand Die Zeit.

Aux États-Unis, le coût d'un abonnement de téléphonie mobile est de 80 dollars par mois, contre environ 15 dollars en Allemagne. 

Un exemple concis et pratique pour renverser le cliché selon lequel les États-Unis seraient la terre promise de la concurrence sauvage et des prix compétitifs, tandis que l’ancienne - et chère - Union européenne demeurerait un monstre bureaucratique qui produit des règlements pour tout. 

Aujourd'hui, les rapports se sont inversées et le mérite en revient à l'Union européenne. Une idée surprenante à plus d’un titre. 

Les Etats-Unis ont été les premiers à déclarer la guerre aux monopoles et aux cartels dès la fin du XIXe siècle. La légendaire loi antitrust Sherman, adoptée par le Congrès en 1890, interdisait les monopoles et les accords de prix. Puis, au cours du XXe siècle, les lois antitrust se sont progressivement durcies.

Mais la tradition antitrust américaine a profondément influencé l'Europe. Après la Seconde Guerre mondiale, l’Europe est devenue une excellente élève où régna un âge d’or de la consommation.  

L'Europe en pleine mutation

Autour des années 1980, explique Die Zeit, quelque chose s’est passé, qui a déclenché un échange de rôles entre l’Europe et les Etats-Unis. La Commission européenne a commencé à instaurer des mesures fortes.

Chaque pays a toujours protégé le commerce et l'industrie de la concurrence de ses voisins européens. Mais avec la déréglementation, Bruxelles a d'abord et avant tout perturbé les «champions nationaux» tels que les compagnies aériennes, les chemins de fer, les services postaux et les compagnies téléphoniques. Ainsi, la concurrence s'est épanouie et les prix se sont effondrés. Au nom de l'Europe, cette transformation a torpillé les intérêts nationaux.

La possibilité, pour un Etat, de gagner de l'influence en soudoyant les élus européens est limitée par l'architecture multi-étatique de l'Union européenne, qui empêche le financement électoral d'avoir le même effet produit dans les États individuels, où un groupe industriel par exemple peut acheter les faveurs des politiciens et des partis. Il est plus difficile, pour un Etat membre de rallier une majorité de députés des 28 pays à ses propres intérêts nationaux. 

Les tentacules des GAFA

De l'autre côté de l’Atlantique, le système est très différent.

Au Congrès américain, le financement politique par des acteurs de l’économie est un investissement rentable. 

Mais face à des entreprises comme Facebook, les lois antitrust américaines sont obsolètes et inopérantes. Pourquoi couper les tentacules alors que leurs services sont gratuits?

Dans ce cas, c'est la concentration du marché qui l'emporte, non seulement sur le plan économique mais aussi dans la société.  Une fois que le marché a été conquis en bloquant l'augmentation des prix, les propriétaires du réseau  (Facebook, Google, Amazon...) fournissent des services sans frais en échange du monopole des données des utilisateurs.

En ce sens, l'Union européenne a réagi de manière décisive en infligeant une amende de près de 8 milliards d'euros à Google.

Les Etats-Unis viennent également d’ouvrir des enquêtes sur Facebook et Apple et on parle d'une réforme des lois antitrust du XXe siècle, alors qu'à l'époque, elles ne concernaient pour l'essentiel que le pétrole et les chemins de fer.

Entre la révolution numérique, en transformation constante, et les réactions lentes de l'appareil d'Etat, qui avec effort, va essayer de traduire en lois et règlements les nouvelles orientations, la distance augmente de plus en plus. 

Mais lorsqu'il s'agit de déplacer des montagnes, conclut Josef Joffe, l'Europe est plus efficace. Louons donc les «bureaucrates anonymes» de Bruxelles, même s'ils nous assomment avec leurs réglementations sur les bananes et les pizzas.


L'article original est à lire ici.


Thomas Philippon, The Great reversal, How America Gave Up on Free Markets, Harvard University Press, 2019. 

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