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ACTUEL / (In)justice

Tout le monde savait, tout le monde s'est tu

C’est une histoire banale. Tristement banale. Désespérément banale. Mais pas forcément fatalement banale.   

L’immense et regretté Claude Chabrol en aurait pu faire un film.  

Sauf qu’il m’arrivait souvent de rire dans ses films.   

Son cadre, à cette histoire? Ma ville adorée de Bienne. Une ville plutôt ouvrière de 56'000 habitants, dont beaucoup de migrants. Elle compte aussi quelques notables.  

Ici, tout le monde ou presque se connaît, ou croit se connaître. La vie des entreprises n’a de secret pour personne. Mais cette proximité de bourgade provinciale a une conséquence fâcheuse: chacun sait, chacun se tait.  

Principal protagoniste de ce mauvais film: Monsieur «Jerry». Comme il dispose d’un délai pour faire recours, je n’ai pas le droit de donner son nom, pourtant connu de tous. Et surtout de toutes.  

Dans sa profession, il excellait. Nul ne le conteste. Il était aussi généreux, en sponsorisant des sociétés locales. Beaucoup d’édiles aimaient se retrouver dans son enseigne pour parler affaires. Un endroit où, dixit son site internet, «l’ambiance est chaleureuse». Dans la zone commerciale et piétonne, «Jerry» faisait la pluie et le beau temps. Il avait largement contribué à en expulser les marchands forains, dont certains ne respectaient pas les usages locaux, mais profitait de son impunité sociale pour imposer sa loi.  

Cependant, «Jerry», plutôt bel homme conscient de ses charmes et de sa fortune, avait un point faible: il aimait les belles femmes. De préférence assez jeunes et vulnérables. Un jour, lui et son carnet de chèques avaient séduit une Miss d’un pays de l’ex-Union-Soviétique, lui avait fait miroiter un avenir réjouissant en Suisse, avant de la délaisser au bout de deux mois de prouesses sexuelles plus ou moins consenties.  

Mais cela ne lui suffisait pas. Durant plusieurs années, il avait ensuite profité de la détresse manifeste d’une de ses apprenties pour exiger d’elle des rapports sexuels à l’évidence non consentis, puisque lors du procès, à la question de la juge lui demandant: «la plaignante a-t-elle éprouvé du plaisir lors de ces relations?», le notable avait bien été obligé de répondre: «Non.»  

Dans son pays d’origine, cette jeune femme, la seule à avoir eu le courage de porter plainte, avait déjà vécu une adolescente plus qu’éprouvante. Elle était venue en Suisse pour y trouver l’humanité qui lui manquait. Des bénévoles s’étaient chargés de lui dénicher une place d’apprentissage pour qu’elle puisse enfin être elle-même.  

A intervalles réguliers, entre la confection de deux tourtes au chocolat, son maître d’apprentissage, profitant de sa vulnérabilité, l’avait obligée à se soumettre à des pratiques sexuelles dégradantes.  

Mais elle n’osait pas dire non. Dire non l’aurait exposée à être licenciée, à voir son permis F révoqué et à être expulsée dans son pays d’origine. La quadruple peine, en somme. Baisée sans plaisir, virée, expulsée, humiliée.  

Elle a finalement eu le courage de déposer plainte et d’accepter de plaider sa cause devant un tribunal.

Et le jury a eu le courage de condamner à 20 mois de prison avec sursis ce notable reconnu coupable d’ «abus de détresse».

«Jerry» a le droit de faire recours. Il est donc présumé innocent et il n’est donc pas permis de donner son nom – même si dans cette ville, personne n’est dupe de l’identité de «Jerry». Mais il y a plus révoltant. Ce maître d’apprentissage aura le droit de continuer d’exercer cette fonction dans ce commerce auquel tant de Biennoises et de Biennois sont attachés.  

C’est la loi.

L'article 193 du Code pénal stipule que «celui qui, profitant de la détresse où se trouve la victime ou d’un lien de dépendance fondé sur des rapports de travail ou d’un lien de dépendance de toute autre nature, aura déterminé celle-ci à commettre ou à subir un acte d’ordre sexuel sera puni d’une peine privative de liberté de trois ans au plus ou d’une peine pécuniaire».  

Cependant, quand la loi n’est pas assez sévère, il faut la changer.

Grâce à «Marche blanche», le peuple suisse a interdit aux personnes condamnées pour pédophilie à travailler avec des enfants. Ne serait-il pas conséquent d’appliquer à tous les «Jerry» qui commettent des «abus de détresse» et foutent en l’air la vie de jeunes femmes (ou de jeunes hommes)?

Et rendre JUSTICE aux victimes de tous les «Jerry» du monde.

Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr, Geoffrey Genest, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud (président), Jacques Pilet, Chantal Tauxe, Faridée Visinand, Ondine Yaffi (ordre alphabétique).

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