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ACTUEL / Portrait

Lulu Wite: sous l’effeuilleuse, la physicienne

A lors comme ça, les maths tuent la féminité? Parlez-en donc avec Lulu Wite, artiste burlesque tendance dessous vintage et chercheuse en physique des particules. A l’heure où l’école se demande comment encourager les filles dans les filières scientifiques, la somptueuse brune à plumes raconte comment elle a trouvé la niaque pour devenir à la fois une super-matheuse et une super-séductrice.

«Artiste burlesque. Effeuilleuse coquine. Danseuse ingénue (...) Modèle rétro» énumère Lulu Wite sur son blog en guise de présentation. Il y a là de quoi remplir un agenda. Ce printemps/été 2019 pourtant, la jeune femme a été moins active sur scène. Elle s’en excuserait presque: «Vous comprenez, je suis en train de finir ma thèse… » Le sujet? «Une expérience en physique des neutrinos à l’échelle internationale.» Silence. «Analyse des données.» Silence. «C’est de la recherche fondamentale pure.» D’autres questions?

Assise dans le salon de son deux pièces-bonbonnière lausannois, entre la machine à coudre – elle fait tous ses costumes elle-même – et la cage aux lapins, l’artiste à plumes vous raconte donc que, diplômée de l’EPFL, elle mène, à l’Université de Genève, une activité de chercheuse en physique des particules. Pour préserver la séparation entre ses deux vies, elle vous remercie de ne mentionner que son pseudonyme: «Ce n’est pas que je veuille me cacher. Simplement éviter que les registres ne se mélangent lorsqu’on tape mon nom dans un moteur de recherche... »  

Plumes d’autruche et neutrinos, cache-tétons et particules élémentaires, féminité et rigueur mathématique: la combinaison intrigue. A Fribourg, où elle a reçu une éducation «catholique, ouverte d’esprit», Lulu, quant à elle, s’est toujours sentie naturellement à cheval entre deux univers: «A l’école, j’aimais déjà beaucoup les maths et la physique, mais aussi les activités artistiques. Au moment de choisir une formation, je me suis dit que revenir tardivement dans une filière littéraire ou artistique après des études scientifiques, c’est possible. L’inverse, beaucoup moins.»

Féminité CQFD

L’univers de l’effeuillage burlesque, notre matheuse le rencontre à 25 ans, juste au moment où elle boucle son master en physique à l’EPFL. Sensible aux effluves sépia de l’esthétique des années 1920-30, elle s’y adonne sans résister, se glissant avec jubilation dans le porte-jarretelles des Mistinguett et autres super-séductrices de l’époque. La preuve que les maths ne tuent pas la féminité?

Non seulement elles ne la tuent pas, mais elles la stimulent! C’est du moins l’expérience de Lulu: «Je peux dire que si je suis devenue féministe, c’est à cause de mes études de physique.» On vous explique. Déjà, se retrouver avec un petit 20% de femmes dans un monde de mecs, «ça donne à réfléchir». Ensuite, entendre, répétées en boucle, des blagues désopilantes telles que «Les physiciennes, c’est pas de vraies femmes» ou «Si elle est arrivée là, c’est qu’elle a couché», ça vous donne la niaque pour prouver à tous ces poilus qu’ils peuvent aller se rhabiller: «Ces remarques, ça m’a boostée! J’ai eu envie d’être meilleure que les hommes en math. Mais aussi, d’affirmer ma féminité.»

Toutes les filles ne réagissent pas de manière aussi combattive à la pression des stéréotypes de genre. Lulu Wite a pu l’observer en animant des ateliers pour le compte du service de promotion des sciences de l’Université de Genève: «Jusqu’à 12-13 ans, les élèves sont très investies et participatives. Puis tout à coup, avec l’adolescence, c’est fini, elles se taisent. Notez bien: les filles connaissent la réponse. Mais ce sont les garçons qui prennent la parole.» Pour autant, la physicienne n’est pas séduite par l’idée, récemment évoquée par la nouvelle ministre de l’éducation vaudoise Cesla Amarelle, de classes de maths réservées aux filles: «Je n'ai pas étudié la question, mais spontanément, l'idée me dérange. J'aurais trouvé vraiment énervant de faire l’objet d’un traitement séparé.»

«Travailler sa puissance»

Mais revenons à nos autruches. En même temps qu’elle débute son doctorat à Genève, Lulu entreprend donc une formation en bonne et due forme en effeuillage burlesque, en cabaret et en hula-hoop à l’école Secret Folies de Genève. Puis, peu à peu, elle intègre la petite communauté des artistes burlesques romands, terreau, notamment, du Geneva burlesque festival. Sa famille fribourgeoise ne manifeste pas d’emblée un enthousiasme débordant en la voyant monter sur scène, mais patience: «L’hiver dernier, ma mère est venue me voir et elle a adoré!» Elle a sûrement compris à quel point la démarche de sa fille est éloignée du triste marché du «charme» standardisé.

Car, l’avez-vous remarqué? Dans la bouche de Lulu Wite, tout comme dans celle de Lily Bulle, figure importante du burlesque en Suisse romande, «féministe» et «féminine» se confondent. Le mouvement néo-burlesque, héritier déjanté et souvent ironique du French can-can, des Ziegfeld folies et des effeuilleuses historiques, est né, dans les années 1990, dans des milieux féministes, rappelle Lulu. L’idée, c’est de «travailler sa puissance, de prendre sa sensualité en main, d’échapper au formatage esthétique qui met les femmes sous pression. Il y en a tant qui n’aiment par leur corps!» dit la brune explosive qui avoue en passant avoir mis du temps pour trouver un rapport apaisé avec le sien.

Ces derniers mois, la jeune femme, faute de s’investir dans des spectacles par trop chronophages, a surtout posé pour des photographes: un shooting «Hollywood années 50» sur l’aéroport de la Blécherette avec Yves Lassueur, un autre dans le style Studio Harcourt avec Philippe Houdebert, un troisième, ambiance maison close années 1930, avec Henry Jee (voir galerie ci-dessous). Lulu est-elle une irrémédiable nostalgique? «Non, je ne pense pas du tout que c’était mieux avant et je ne souhaiterais pas vivre à une autre époque. Mon attirance est avant tout esthétique.» Lingerie vintage et douce vapeur de plumes: dans un mouvement burlesque polymorphe, qui a essaimé dans le monde entier sur des registres allant du bobo à l'underground, l’artiste lausannoise se range du côté du courant parisien – douceur, rêve et élégance rétro – plutôt que du courant berlinois, volontiers plus «trash» et friand de cuir.  

Et une fois sa thèse terminée? Non, Lulu ne rêve pas d’un futur où elle pourrait s’adonner tout entière à ses rêves poudrés parce que le burlesque nourrirait sa femme. «J’aime la rigueur de la physique, c’est équilibrant. Idéalement, j’aimerais pouvoir continuer à concilier mes deux univers.» Par exemple en développant des ateliers de couture. Ou en se produisant dans des contextes hautement exotiques comme celui des Dessous de la raclette au Château de Villa (le 30 août).

Côté physique, elle ne se voit pas continuer dans la recherche fondamentale, «parce qu’elle vous condamne à l’hyperspécialisation». Elle se rapprocherait volontiers de la vraie vie, si possible dans une activité de vulgarisation scientifique. «En fait, mon rêve, c’est de devenir une médiatrice de la physique, d’éveiller la curiosité des jeunes et surtout des filles. De leur faire passer le message: vous avez le droit d’aimer ça!» L’expérience genevoise l’a marquée. «Le jour où une élève d’école primaire est venue me dire, tout feu tout flamme: «Je veux être physicienne!», j’en avais les larmes aux yeux.»  

Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr (présidente), Geoffrey Genest, Yves Genier, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud, Jacques Pilet, Chantal Tauxe (ordre alphabétique).

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