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ACTUEL / EDUCATION

Socrate à l'école

P ourquoi la philosophie n'est-elle pas enseignée à l'école obligatoire? Deux artistes se sont posé cette question, et il y a trois ans, elles ont décidé de proposer aux écoles de former aussi la pensée, grâce à des ateliers appelés La Philo en jeux. Un Socrate original a le rôle de facilitateur du processus pédagogique et des expressions scéniques, musicales et picturales font partie des ateliers. Les enfants entrent ensuite en action puis passent de la théorie à la pratique dans leur vie quotidienne.

Il est 10 heures 30, un jour comme les autres et la marionnette Socrate entre en classe dans un collège lausannois. Elle y a été amenée par deux animatrices, Corinne Galland et Leili Yahr, créatrices du projet La Philo en jeux
Socrate réfléchit à voix haute sur le sens du vivre ensemble. Il raconte l'histoire d'enfants qui n'arrivent pas à s'entendre pour jouer après l'école. L'histoire se termine avec les bambins qui n'ont finalement pas réussi à se mettre d'accord et qui sont rentrés à la maison déçus et découragés. D'un point de vue socratique, les enfants auraient pu procéder de différentes manières: par un échange d'opinions afin de comprendre tout d’abord le point de vue de chacun, puis par un vote, ou par un tirage au sort … Mais les enfants n'y ont pas pensé. Quelques jours plus tard, une enseignante a raconté aux animatrices que ses élèves, au moment de la récréation, devaient choisir un jeu adapté à tous. Alors, l'un des enfants s'est souvenu de l'histoire de Socrate et l'a rappelée à ses copains. Les enfants ont voté et ont finalement trouvé un consensus pour le choix d'un jeu. 
On était passé de la théorie à la pratique, comme les enfants savent souvent le faire.

La marionnette Socrate a été conçue par l’artiste Alain-Serge Porta.

Les ateliers de philosophie sont proposés aux classes lausannoises de 6P et 7P depuis la rentré 2017, par Corinne Galland, médiatrice culturelle et comédienne, et Leili Yahr directrice artistique de la compagnie de spectacles pluridisciplinaires Kaleidos. Depuis, un nombre croissant d'établissements scolaires ont adopté ce concept dont le but est de donner des outils aux enfants pour développer leur esprit critique et l’autonomie de pensée afin d’exprimer en toute liberté leur point de vue. «Pour nous c’est aussi un projet citoyen, vu que le consensus est la base de notre démocratie, où il n'est pas toujours simple de vivre en harmonie. Il faut comprendre ce qui se passe, il faut se forger une opinion, pouvoir la formuler…Et parfois, les enfants ont une opinion mais ils ne savent pas comment l'exprimer», souligne Leili Yahr, d'origine irano-américaine, passionnée par la philosophie politique et par les mythologies antiques.
Une proposition qui rapproche les très jeunes générations de la philosophie, de manière amusante et en même temps stimulante, les animatrices étant bien conscientes que les enfants ont déjà de manière naturelle l'esprit philosophique et riche de plein de questions sur l'existence.
Depuis 2017, 31 classes lausannoises de 6P-7P ont bénéficié des ateliers, et ce sont en tout 595 élèves qui ont été initiés à Lausanne. La demande est passée de 12 classes en 2017-2018 à 19 classes en 2018- 2019. Au vu du succès des ateliers pilotes, le projet a été proposé à la Ville de Lausanne qui a accepté de l'inclure dans son catalogue d'activités culturelles destinées aux classes primaires. Les ateliers ont aussi migré dans d'autres écoles du canton de Vaud.
A Yverdon-les-Bains, 8 classes soit 151 élèves ont également eu l'occasion de prendre part aux ateliers en mars 2019. Et entre 2017-2019, 746 élèves du canton de Vaud  ont participé aux activités d'initiation à la philosophie.
Philo en jeux se divise en trois ateliers de 1 h 30, chaque atelier propose une forme de jeu inédite. La marionnette Socrate est l'initiatrice du débat. Dans l’imagination des enfants, c'est un vieil homme à la barbe blanche et plutôt ennuyeux mais dans la salle de classe, il devient une marionnette sympathique. «La base de la philosophie c’est l’étonnement par rapport au monde. Nous devons l’avoir pour pouvoir le transmettre aux enfants», explique Corinne Galland.

En 2018-2019, la Philo en Jeux a également développé ses activités en milieu extra- scolaire. La Cie Kaleidos a notamment proposé des brunchs philo, un spectacle joué par la troupe d'enfants La Philo en Jeux dans le cadre de la campagne de la ville de Lausanne Le respect, c'est la base!, des forums, des ateliers philo-théâtre. 

Le débat comme méthode didactique

Le lien entre débat et éducation a une longue histoire. Mais la culture du débat n'est pas très ancrée dans les écoles en Suisse romande, ajoute encore Corinne Galland. «Le fait de construire sa propre opinion, de débattre, de s'exprimer oralement devant les autres, ça dépend des enseignants. Certains le font mais cette pratique n'est pas encore très intégrée. En Suisse l'art du débat est beaucoup moins développé qu'en France par exemple où les enfants apprennent à délibérer et à argumenter. Le processus est plus difficile dans les pays qui sont passés de la dictature à la démocratie parce que les gens n'y sont pas toujours prêts».
On peut constater que depuis quelque temps déjà, la culture du débat suit une courbe descendante. Les enfants étaient déjà "enfermés" avant le covid-19. 
Et c'est un moment opportun pour nous demander quel est l'impact de cette pandémie non seulement sur la santé, l'économie ou la psychologie sociale mais aussi sur la philosophie.
Récemment Leili et Corinne ont été sollicitées par un groupement scolaire pour animer des ateliers Philo en Jeux dans des classes de 6e-7e sur le thème de la pandémie et du semi-confinement vécu. «L'expérience a été passionnante. Les notions de "liberté individuelle" et de "bien commun" ont soudain pris un sens très concret, les élèves ont pu les relier très précisément à ce qu'ils venaient de vivre pendant le semi-confinement. Cela a donné lieu à des échanges émouvants, assez différents d'une classe à l'autre», ajoute Corinne Galland. 
Pourquoi vivons-nous? D'où venons-nous? Que sont nos rêves?
Il n'est jamais trop tôt pour poser des questions importantes. Des concepts tels que la vie, l'amour, la tristesse, la diversité, la paix, l'espoir, le temps, l'espace, l'avenir peuvent devenir l'objet de débats et de confrontations. Bref, la philosophie, pendant des années considérée comme "inutile" ou reléguée exclusivement aux lycées humanistes, retrouve un espace important même pour les enfants. Pour les développeurs de cette méthode, c'est une discipline indispensable pour l'acquisition de la résolution de problèmes, au même titre que les mathématiques.
«J’aimerais qu’un jour la philosophie soit inscrite au programme scolaire officiel», espère Leili Yahr, qui depuis septembre, avec Corinne et leur marionnette Socrate, sont déjà attendues dans d'autres écoles de Lausanne.


Pour plus d’informations, visitez le site de la Compagnie Kaleidos.

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