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ACTUEL / Naturalisation

Génération état second

E n quelques années, l’Italie a changé son statut de terre d’émigration pour devenir à son tour un pays d’immigration. Au cœur de la réforme législative lancée devant le Sénat italien se dessine l’avenir de la nouvelle génération. Si elle est approuvée, cette loi modifierait les règles d'obtention de la nationalité italienne.

Cette situation, la Suisse l'a déjà vécue. C'était en décembre 1983, lorsque l’arrêté fédéral tendant à faciliter certaines naturalisations a été rejeté par 55,2% de la population et par la majorité des cantons. D’aucuns diront que ce n’était probablement pas le bon moment. Trente-quatre ans plus tard, le 12 février de cette année, l’arrêté fédéral concernant la naturalisation facilitée des étrangers, cette fois-ci, de la troisième génération a été accepté par 60,4% des votants et à la majorité des cantons. Les petits-enfants des immigrants voient ainsi réduits les obstacles à l’obtention du passeport à croix blanche, même s’il subsiste encore quelques critères stricts à respecter. «Pour faire la demande, un Secondo doit remplir des conditions spécifiques et différentes selon le canton, une procédure encore trop complexe, nous dit Yanek Schiavone, 30 ans, qui est né et a grandi en Suisse et dont les parents sont italiens. Jusqu’à aujourd’hui, j’ai vécu avec le passeport italien et j’en suis fier. Ces derniers temps, j’ai pensé faire la demande parce qu’avec mon Permis C, je ne peux pas voter dans ma ville de Kreuzlingen. Toutefois, je trouve absurde de devoir payer quelque chose qui m’appartient». 

Yanek Schiavone, 30 ans, fils de parents italiens, est né et a grandi en Suisse mais n’a pas encore le
passeport helvétique. Il est aujourd’hui enseignant à Kreuzlingen. © DR

De l’autre côté des Alpes, le débat tourne encore autour de la deuxième génération où les critères restent sévères, les démarches très longues et le sujet très sensible. Concrètement, il n’existe qu’une réforme qui permettrait à plus de 800'000 jeunes et enfants d’être reconnus comme citoyens à part entière. Le 13 octobre 2015, la Chambre des Députés a adopté le projet de loi sur la citoyenneté, qui maintenant est freiné par le Sénat. Deux nouveautés sont introduites dans cette réforme: le principe jus soli temperato et le principe jus culturae. Dans le premier cas, la citoyenneté italienne est reconnue à ceux qui sont nés dans la République de parents étrangers, dont un au moins possède le permis longue durée de l'Union européenne (citoyens hors de l'UE) ou le droit d’un permis permanent (citoyens de l'UE). Et puis il y a la jus culturae où le bénéficiaire est un mineur étranger né en Italie ou qui y est entré avant l'âge de douze ans. Il acquiert le droit de citoyenneté s'il assiste régulièrement à un cycle de formation scolaire pendant au moins cinq ans sur le territoire national. «Le problème est que si ce projet de loi est accepté, prédit le sociologue Mauro Valeri, écrivain et ancien professeur à l’Université La Sapienza à Rome, il deviendra un thème de campagne électorale et le Parti Démocrate, qui a soutenu cette réforme avec d’autres partis mineurs de gauche, ne sera probablement pas majoritaire dans le futur gouvernement. La crainte est donc que le prochain parti au pouvoir tente de durcir encore la proposition actuelle. L’opposition a d’ailleurs déjà fait savoir qu’elle recueillera des signatures pour faire abroger le texte de loi».

Droit de vote refusé aux Secondos d'Italie

Si depuis des années la vie des Secondos a été un véritable parcours du combattant, le futur n’est certainement pas tout rose. Mais quelles sont les motivations qui poussent des milliers de personnes à se mobiliser en faveur de la réforme? Xavier Palma, 24 ans, né au Salvador, l’explique très bien, lui qui a vécu en Italie depuis l'âge de ses 10 ans. «L’enfant qui arrive en Italie est soumis aux lois de l’immigration comme un adulte extra-européen. On ne tient pas compte du parcours accompli jusqu’ici», affirme le membre du mouvement Italiani senza Cittadinanza» (Italiens sans citoyenneté, ndlr), créé le 13 octobre 2016 suite à la manifestation «Ghosts by Law».

Quelques membres du Mouvement «Italiens sans citoyenneté» créé le 13 octobre 2016 suite à la manifestation publique «Ghosts by Law». © DR

Contrairement à ce qui se passe dans certaines régions de Suisse, les Secondos n’ont pas le droit de vote, ils ne peuvent pas participer à des concours publics ou même s’inscrire dans certains secteurs professionnels; dans le domaine sportif, ils se voient privés de participer à des championnats nationaux ou de représenter l'Italie à l'étranger. La citoyenneté est donc transmise de père en fils. Cette loi, jus sanguinis, est généralement adoptée dans toute l'UE; quelques pays combinent jus sanguinis et jus soli, avec des règles moins strictes qu’en Italie. En pratique, un enfant devient italien si l'un des deux parents l’est. Par contre, si un enfant naît en Italie de parents étrangers, il peut demander la citoyenneté dès ses 18 ans, en prouvant qu'il y a résidé légalement et de manière permanente. Le délai est d'un an pour effectuer la démarche.

«Interdite de parlement du pays où je vis depuis 20 ans»

Une histoire révélatrice du niveau de discrimination que subissent les Secondos est celle d’Ilham Mounssif, 22 ans, née au Maroc. Au Palazzo Montecitorio où se réunit la Chambre des Députés, elle a reçu un prix pour ses résultats aux examens d’études. Quelques jours plus tard, elle a eu envie de visiter ce lieu où sont décidées les lois qui règlent la société; un droit qui lui a été refusé. «J’ai visité différents parlements européens, mais on m’a refusé l’entrée dans celui du pays où je vis depuis 20 ans, parce que pour entrer dans un lieu institutionnel, un passeport italien est requis, nous explique-t-elle. Un document que je n’ai pas car je n’ai pas les revenus suffisants pour l’obtenir. En effet, j’ai choisi de faire des études plutôt que de travailler à plein temps». Un autre paradoxe est qu’une personne qui a des ascendants italiens obtient la citoyenneté en vingt jours alors que les Secondos doivent attendre leur 18 ans pour en faire la demande.

Ilham Mounssif, née au Maroc il y a 22 ans et arrivée en Italie sans passeport italien il y a 20 ans, a
été interdite d’entrée au siège de la Chambre des Députés. © DR

«La réforme est tenue en otage par le manque de volonté politique des forces actuellement au gouvernement. L’opposition instrumentalise la discussion autour de la loi, la faisant passer pour une loi du sol, quand en réalité cela n’a jamais été insinué», explique Xavier Palma. De plus, le débat sur la réforme a fait augmenter les insultes envers les «nouveaux Italiens», surtout sur les réseaux sociaux. «Une recherche que j’ai faite, poursuit Mauro Valeri, a démontré que durant les semaines du débat social, le sentiment négatif était supérieur à 70%. D'après mon expérience, je peux dire que les Italiens sans passeport sont vus comme étrangers, à l'exception des personnes connues, considérées comme des cas exceptionnels parce que les autres sont encore perçues comme dangereuses».

«Un climat de racisme sous-jacent»

Les derniers sondages révèlent que les Italiens n’apprécient pas vraiment la Loi du sol.

«Quasiment tous les sondages réalisés et publiés sont falsifiés, explique Paula Baudet Vivanco, originaire du Chili et membre du mouvement «Italiani senza Cittadinanza». Depuis le 15 juin dernier, c’est-à-dire depuis que nous sommes entrés en action pour faire aboutir la réforme au Sénat, une campagne médiatique d’enfumage a commencé et des déclarations qui n’avaient rien à voir avec la réforme ont été publiées. Tous les sondages font ressentir le climat de racisme sous-jacent».

«A la différence d’autres pays, l’Italie n’a jamais soutenu les associations d’immigrants et n’a pas de modèle d’intégration spécifique, ajoute Mauro Valeri. C’est un peu comme si chacun ne pensait qu’à lui-même. Le changement est affronté sur un mode silencieux, qui advient dans un climat croissant de préjudices qui souvent se transforment en haine. Les Secondos sont acceptés jusqu’à ce qu’ils terminent l’école; mais quand ils atteignent leurs 18 ans, survient alors une discrimination institutionnelle».

Recrudescence des demandes de passeports suisses

Alors qu’au Sud des Alpes, le débat continue sur les conséquences sociales de la réforme, en Suisse, on constate actuellement une augmentation des demandes de passeports helvétiques, due à la nouvelle loi sur la nationalité qui entrera en vigueur le 1er janvier 2018. «Une loi qui exclura les plus précaires, estime Ada Marra, conseillère nationale vaudoise PS. En pratique, on acceptera la naturalisation des riches et des plus instruits».

D’après les chiffres du Secrétariat d’Etat aux migrations, en 2014, année où a été acceptée la nouvelle loi sur la nationalité, le nombre de naturalisation est passé de 35'187 à 42'974 en 2016.

Dans les différents pays européens, le vaste débat sur l’immigration continue de susciter beaucoup d’émotions.

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