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Actuel / Sanctions contre l’agresseur ou se couper de la Russie à jamais?


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La Suisse, après une brève hésitation, a choisi de reprendre la totalité des sanctions contre la Russie. Ce qui ne contredit pas la neutralité, affirment le DFAE et l’omniprésente Micheline Calmy-Rey dans un exercice de contorsions juridiques époustouflant. Cessons cette farce. Assumons. Et posons-nous quelques questions: aurions-nous dû agir différemment? et quand la paix sera revenue, quelle sera notre relation avec ce qui restera, quoi qu’il arrive, notre grand voisin euro-asiatique?



L’ex-conseillère fédérale genevoise défend l’argumentation du Département des affaires étrangères avec un aplomb qui contraste avec la pâtée rhétorique de Ignazio Cassis. L’extraordinaire contorsionniste tenta même, dans un débat au Club suisse de la presse à Genève, d’expliquer qu’un programme de mesures propre à la Suisse eût été une violation de la neutralité, mais l’alignement ne le serait pas…

Impossible de transcrire ici l’échafaudage sophistiqué entre politique ou droit de la neutralité qui permettrait de se joindre à l’UE sur toute la ligne sans relativiser le vieux principe. A peu près personne n’y croit hors du palais fédéral. Et encore moins à l’étranger. Ce qui est sûr, c’est que nous pouvons oublier les bons offices et les belles rencontres du style Biden-Poutine à Genève, lorsque la Russie est impliquée. En l’occurence, la Turquie et Israël ont pris le relais. Tout le monde s’est d’ailleurs habitué depuis longtemps à l’élasticité du concept. La Suisse fait partie du deuxième cercle de l’OTAN, le «Partenariat pour la paix», et a participé à plusieurs reprises à des manœuvres aériennes communes dans le nord de l’Europe. Elle achète des F-35 dont le système électronique est obligatoirement couplé à la surveillance américaine. Elle a fermé les yeux sur l’exportation des fameux appareils Crypto qui prétendaient assurer aux clients le secret des communications et les filait en réalité aux Américains. Alors l’hypocrisie, basta! On peut se plaindre ou se féliciter du choix, mais cessons le déni.

Si nous étions membre de l’UE, nous aurions pu participer à l’élaboration des sanctions, apporter les nuances souhaitées comme l’ont fait notamment les Allemands. Mais dans notre position de pays satellite, on prend le paquet sans piper mot. Il eût été possible de demander à participer au comité ad-hoc de l’UE, le Conseil fédéral semble-t-il n’y avait même pas pensé. L’acrobate Calmy-Rey a même le culot d’estimer que cette initiative eût été le pas de trop. Allez comprendre.

Qu’aurait-on pu dire ou faire de notre côté? Apporter un adjectif au mot sanctions: momentanées. Ce qui laisserait entrevoir un retour à la normalité après la fin de la guerre et un accord entre la Russie et l’Ukraine qui, à en juger par l’évolution de leurs revendications respectives, n’est pas exclu. Ou alors s’agit-il d’autre chose? Des sanctions qui s’ajoutent à d’autres plus anciennes, pour isoler la Russie sur le long terme, au-delà des péripéties effroyables d’aujourd’hui? Lui déclarer, après ces vastes mesures, une véritable guerre commerciale qui ferait très mal de part et d’autre et renforcerait le pôle russo-chinois? Bref, engager pour les décennies à venir une guerre froide menaçant de virer au chaud à tout moment?

Tout indique que le Conseil fédéral qui est monté en toute hâte dans le train ne s’est pas posé ces questions. En particulier de savoir comment Européens et Suisses pourront, s’ils le veulent, sortir un jour de ce régime de sanctions. L’expérience historique montre que celles-ci ont tendance à durer. Telles celles qui frappent Cuba depuis soixante ans sans le moindre effet politique mais qui touchent durement la population. Déclarer ces sanctions momentanées serait un encouragement vers une solution pacifique et diplomatique. Mais est-elle vraiment souhaitée?

On peut sérieusement en douter en ce qui concerne les Etats-Unis. Qui, à court terme, ont tout à gagner dans la crise. L’OTAN se renforce et redore un blason pas mal terni – pour rester dans la litote – par ses guerres peu glorieuses en Serbie, en Irak, en Afghanistan ou en Libye. Aventures totalement hors du droit international qui, soit dit en passant, n’ont entraîné aucune sanction contre les Américains (ou les Français à l’époque de Sarkozy!). Le lobby de l’armement US est aux anges: les Européens croient nécessaire d’acheter pour des centaines de milliards d’armes et d’avions. Une aubaine. Les braves gens n’ont qu’à payer. Et l’on n’est pas mécontent non plus à Washington de soumettre à une influence déjà considérable mais accrue tous les gouvernements européens, de tenter ainsi d’affaiblir leur union. Sans grand succès heureusement. Plusieurs d’entre eux commencent à se demander si le grand frère d’outre-Atlantique ne les a pas poussés un peu dans la panade. Ceux qui se demandent comment on se chauffera l’hiver prochain. Et même la Pologne qui n’en revient pas qu’on lui ait demandé d’envoyer à ses risques et périls ses vieux Mig en Ukraine. Une idée bizarroïde de Biden, dont les prochaines suggestions seront accueillies avec prudence et circonspection.

Y a-t-il à Berne des réflexions approfondies sur le bouleversement en cours du paysage géo-stratégique mondial? On ne peut que l’espérer. Sans trop y croire. En attendant, certains départements font du zèle. Le Département d’Etat américain a demandé aux pays amis de boycotter la participation de tous les sportifs russes et les contacts avec leurs organisations. La conseillère fédérale Viola Amherd a accepté officiellement la demande. Alors que personne n’aurait bronché si elle avait ignoré cet ukase. Quant aux autorités responsables de la science et de la culture, on ne les entend pas sur la volonté dans tant de cénacles distingués de couper tous les ponts.

Personne, à la tête de la Suisse, n’a dit, à la différence du président Macron, que l’indignation justifiée devant l’agression, la réponse énergique à lui apporter ne sont pas une déclaration de guerre au peuple russe. Qui a tant apporté à notre culture. Qui mérite le respect et l’écoute, quelle que soit l’évolution du régime qu’il subit.

Ou alors veut-on que ce proche et grand pays bascule totalement dans l’orbite asiatique? Si cela se produit - et c’est en cours! - bien des dirigeants américains, européens, suisses aussi, pourraient un jour s’en mordre les doigts.

VOS RÉACTIONS SUR LE SUJET

7 Commentaires

@cya602208 11.03.2022 | 07h53

«Merci, Monsieur Pilet pour cet intéressant article et merci de nous obliger à nous poser "les questions", bonnes ou mauvaises! Etant concerné par les deux côtés "Russie et Ukraine", il est terriblement difficile de rester serein et objectif. Je regrette simplement que dans la population des jugements radicaux soient faits envers la communauté russophone de notre pays, ceci sans même avoir pris le temps de découvrir l'une ou l'autre de ces deux communautés. Le geste d'agression est inacceptable, sans équivoque, mais tous ne sont pas responsable! Les Suisses devraient appliquer à la lettre une neutralité émotionnelle! »


@Christode 11.03.2022 | 10h52

«D'aucuns ont rapidement statué que Poutine était un fou. Bien. Mais la folie, en l'occurrence celle de l'imposition irréfléchie de sanctions qui feront bien plus de dégâts qu'elles n'apporteront de soulagement à qui que ce soit, ne serait-elle pas amplement partagée du côté occidental? Et juste une question: qui donc est à la barre de notre gouvernement suisse, pour lequel la notion de neutralité a perdu toute substance?
Christophe Demierre»


@markefrem 11.03.2022 | 14h16

«Curieuse réaction : jusqu'ici JP semblait européiste convaincu (j'ai pas dit enragé) ! Et au moment d'assumer, de matérialiser ses certitudes et de faire preuve de cohésion, ben non, on recule, on joue les vierges effarouchées !!! Ou alors j'ai rien compris. Ne serait-il pas temps de choisir courageusement son camp ??? Au 21ème siècle peut-on encore s'inspirer de théories du 19ème ???»


@Da_S 11.03.2022 | 20h05

«@markefrem: que voulez-vous dire concrètement au sujet de l'article?»


@bonhotep 12.03.2022 | 20h40

«Cher Monsieur Pilet, où voulez-vous en venir, au fond? »


@Gassigassou 14.03.2022 | 10h56

«Je ne sais plus si vous êtes, M. Pilet, un journaliste ou un politicien. Pourriez-vous clarifier la finalité de votre article, merci.»


@Amanite_bleue 20.03.2022 | 12h01

«Il n’y a pas grand chose à attendre de la classe politique Suisse. MC Rey qui officie à l’Open society est un boulet de canon lancer contre nos intérêts suisses pour les intérêts US. Un chien ne choisit pas ses maîtres, il les suit, la classe politique suisse s’est réduite à ce rôle de chien. Elle remue la queue à la moindre caresse . Autant rentrer dans L’UE et l’OTAN et dissoudre ce reste de suisse dans le conglomérat que dont les allemands dirigent la destinée . Ça fera plaisir aux socialistes , les radicaux pourront faire des affaires, le PDC est un ectoplasme et l’UDC sera neutralisée, elle aura plus rien à défendre déjà qu’elle le défend mal . Ainsi l’enterrement de la neutralité se fera en grande pompes. »


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