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ACTUEL / SOCIETE

Poignée de main: à prendre ou à laisser?

J e pense qu’on ne devrait jamais plus se serrer la main.» La déclaration du docteur Anthony Fauci, directeur au sein du gouvernement américain de l’Institut national des allergies et des maladies infectieuses, est aussi grave que radicale. La poignée de main est fustigée depuis mars dernier, pour ne pas dire franchement interdite. C’est un changement d’importance dans une culture occidentale où ce geste est utilisé au quotidien. Est-il définitivement menacé? Devons-nous obéir à l’injonction de pratiquer un nouveau mode de salutation?

Alors, cette bonne vieille poignée de main, est-elle à prendre ou laisser? A laisser, si l’on considère que les virus en tout genre, et pas seulement le SARS-CoV2, se transmettent également par les mains. A prendre, ou plutôt à conserver, si l’on considère qu’on se refuse à balancer aux oubliettes une pratique dont l’histoire remonte quasiment jusqu’à la nuit des temps. Pour preuve, le premier témoignage dont on dispose concrètement de la poignée de main remonte au IXe siècle avant J.-C. Il s’agit d’une stèle représentant le roi d’Assyrie Salmanazar III serrant la main d’un roi babylonien, en signe de paix. 

La première représentation d'une poignée de main connue à ce jour: le roi d'Assyrie Salmanazar III (à droite) serre la main à Marduk-Zakir-shumi Ier, roi babylonien, en signe de paix. Stèle du IXème siècle avant J.C.. Musée de Bagdad, Irak. 

Toujours dans l’Antiquité, le geste de la poignée de main apparaît sur de nombreuses gravures de la Grèce antique. Il est aussi mentionné dans des œuvres littéraires. Ainsi dans le chant X de l’Iliade, lorsqu’Ulysse et Diomède reviennent de leur expédition en camp ennemi avec le cadavre d’un espion troyen Dolon, l’accueil se fait en mains tendues: «Ils mettent pied à terre, et, joyeux, tous les accueillent avec des mains droites et de douces paroles.»

Il faut cependant rappeler que, selon les sources, cette pratique restait réservée à des usages bien particuliers, dans des cadres spécifiques, notamment en politique et en diplomatie. Chez les chevaliers par exemple qui, tous droitiers, tendaient la main pour saluer mais aussi pour rassurer l’autre: la tradition voulait que les chevaliers se tendent la main droite pour montrer qu’ils n’étaient pas sur le point de dégainer épée ou couteau. 

Tout au long du Moyen Age et jusqu’au XVIIIe siècle, la pratique s’est perpétrée, mais toujours dans des contextes politiques ou diplomatiques. Le peuple n’était pas concerné: pour celui-ci les salutations prenaient des formes différentes en fonction de la hiérarchie et du statut de la personne à saluer. Ce genre de distinctions dans les salutation a demeuré jusqu’aujourd’hui d’ailleurs, même s’il tend à s’effacer. Jusqu’il y a peu, on saluait les hauts clercs par le baise-anneau, notamment pour saluer le pape dans la tradition catholique. Il en va de même pour la noblesse, avec les inclinations, ou dans le cadre militaire avec la main droite tendue à hauteur de front. Néanmoins, en religion, en aristocratie et en armée, la poignée de main est toujours plus fréquente au dépend des autres modes de salutations. 

Mais revenons à ce fameux XVIIIe siècle, temps durant lequel la poignée de main a commencé à se démocratiser dans le monde occidentale. En Angleterre et surtout aux Etats-Unis, les membres de la Société religieuse des Amis, autrement appelés les quakers, ont imposé la poignée de main comme salutations pour leurs membres. En chefs de file des égalitaristes, ils considéraient tous les êtres humains, hommes et femmes, comme totalement égaux; pas de raison donc que l’un ou autre s’incline devant tel ou tel autre. La poignée de main, par sa simultanéité et son égalité stricte chez les deux personnes qui se saluent, est apparue comme la manière la plus égalitariste, respectueuse et fraternelle de se saluer. 

Toujours au XVIIIe siècle, mais en France cette fois, il y a eu une certaine Révolution… Même si les révolutionnaires n’ont pas été tout de suite le peuple, ses élites ont encouragé la population à se serrer la main. Bien que timidement au début, comme toute nouvelle pratique, la poignée de main s’est ensuite répandue chez les artisans comme chez les ouvriers, jusqu’à devenir enfin, depuis plus d’un siècle, le geste de salutation officiel en Occident. Tout le monde se serre la main, jusqu’à créer peu à des variantes du type «tope là» pour les jeunes qui ne sont désormais plus si jeunes. Ou avec le check de la jeunesse de maintenant, qui remonte quand-même à une période qui commence à dater: la guerre du Vietnam. Les soldats afro-américains, se sentant parfois méprisés par leurs supérieurs blancs, utilisaient le check qui s’appelait en fait dap (dignity and pride) en signe de solidarité. Dap qui s’est ensuite propagé chez les afro-américains, pour s’exporter enfin, comme le rap, en Europe. 

Ne pas conserver pour conserver, mais...

Le rappel historique était nécessaire: mais là n’est pas problème principal. La pratique de la poignée est riche d’une certaine tradition, certes, son histoire est même millénaire. Ce n’est pas pour autant qu’elle doit rester absolument fixée à nos habitudes. Lorsque le réflexe conservatif veut conserver rien que pour conserver, il n’a pas beaucoup de valeur, ni de sens. L’affaire de la poignée de main ne doit pas être l’apanage des conservateurs; à la rigueur, si l’on veut jouer un peu sur des notes d’ironie, les réactionnaires – à l’origine, les nostalgiques de l’Ancien Régime – devraient se réjouir de l’éventuelle disparition de la poignée de main, pour revenir à des salutations plus distinguées et moins tactiles. Pour l’anecdote, Baudelaire, éduqué à des «bonnes manières» déjà surannées pour son époque, était toujours répugné quand Victor Hugo concluait les lettres qu’il lui adressait par un «je vous serre la main», pour se monter progressiste et le provoquer aussi au passage. 

S’il y a lieu de se battre pour défendre bec et ongle cette foutue poignée de main, ce n’est pas par conservatisme. Ce n’est même pas pour l’histoire du geste, mais pour ce qu’il représente. Pour l’inestimable richesse véhiculée à travers une bonne poigne: je te considère égal à moi, et je me présente à toi avec respect. Bernard-Henri Lévy, qu’on ne soupçonne pas en principe de conservatisme, regrette dans son dernier ouvrage, Ce virus qui rend fou (2020), lui aussi ce bannissement abrupt de la poignée main qu’il voit comme une menace à notre mode de vie.

«Et puis cette façon qui s’est imposée, semble-t-il sans trop de regret, de ne plus se serrer la main: n’était-ce pas un beau geste de civilité qui se voyait ainsi proscrit? un signe de solidarité républicaine, promu par la Révolution française et l’esprit de 1789, qui se trouvait mis au ban? et si la chose devait durer, si l’on s’avisait d’y prendre goût, si l’exception venait à périmer l’usage dans une époque où la méfiance de tous contre tous ne demande qu’à prospérer, ne serait-ce pas un triste recul?»

Oui, ce serait un triste recul. A force de rester béat, à force d’obéir benoîtement à autant de règles aussi variées que contradictoires et ridicules, on en vient à tout accepter, sans se poser plus de questions. On en vient à se soumettre docilement. On en vient à se laisser manipuler. On vient à renoncer à pouvoir respirer correctement, à pouvoir voyager librement, à pouvoir tousser sans être regardé comme un pestiféré, et à pouvoir se toucher. Une bise? Ah non! y a covid! Une poignée de main! Ah non! c’est tout aussi dangereux! En brave bête qui avance sans se plaindre au coups de fouets de son maître, on est d’accord, on est content, et on courbe l’échine. On arrête de se serrer la main, et donc de se montrer égal à l’autre, fidèle et respectueux par un geste concret. C’est toujours Bernard-Henri Lévy qui le dit, qu’en renonçant à la poignée de main, on renonce tristement à ce geste républicain qui signifie: «égalité des corps, fraternité des paumes et droiture des intentions.»

Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr (présidente), Geoffrey Genest, Yves Genier, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud, Jacques Pilet, Chantal Tauxe (ordre alphabétique).

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