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ACTUEL /SOCIÉTÉ

Neuchâtel veut que l’Algérie reprenne «ses» délinquants sans-papiers

L e canton a connu un été marqué par une vague de vols sans précédent ces dernières années. Les auteurs des méfaits sont majoritairement algériens, ou se déclarent tels, communique la police, critiquée pour sa réponse répressive tardive et qui doit par ailleurs faire face à une initiative d’«autodéfense citoyenne».

Pendant que Porrentruy, dans le canton du Jura, déclarait les «Français» indésirables à sa piscine municipale pour cause d’incivilités, le voisin neuchâtelois affrontait un phénomène de délinquance juvénile, essentiellement étrangère et maghrébine, rarement observé sur son littoral: 580 vols, dont 42 avec violence, y ont été commis cet été. «C’est dix fois plus que les deux dernières années à la même période», a indiqué le commissaire Fabio Benoit, hier 24 août à Neuchâtel, lors d’une conférence de presse présidée par le ministre cantonal de la justice, de la sécurité et de la culture, Alain Ribaux. L’opération Litto, lancée pour tenter de mettre un terme à ces actes délictueux, a permis de recenser 189 individus, parmi lesquels deux-tiers de récidivistes. Sur ce total, 67 ont fait l’objet d’ordonnances pénales – peines prononcées sans procès. La plupart d’entre eux – 45 – se sont déclarés Algériens, mais n’ont pas de papiers qui le prouvent. Une dizaine sont actuellement incarcérés.

Ce pic de délinquance a par ailleurs donné lieu à une initiative peu commune, prenant la forme d’une action citoyenne d’autodéfense, censée suppléer des forces de l’ordre jugées dépassées par les événements.

Il n’y aura pas de «justice de Far-West» rendue par des «voyous», a prévenu le commandant de la police cantonale neuchâteloise, Pascal Lüthi, à l’adresse de ces justiciers autoproclamés. Quelques-uns seraient passés à l’action, si l’on en croit des déclarations recueillies anonymement par 20minutes.ch. Ils encourent des poursuites. Des enquêtes ont lieu. Les autorités soupçonnent le milieu du hooliganisme.

Bien qu’interdite, cette démarche de «justice de rue» aura peut-être amené le canton à frapper plus durement, du moins à communiquer avec forces chiffres et explications sur sa doctrine de prévention (le renseignement) et de répression (de préférence des patrouilles en civil). Il constate en tout cas un «retour à la normale du volume des vols», soit 40 vols dans la semaine du 10 au 17 août, un peu plus d’un mois après le «début des actions ciblées sur le terrain». Le «pic» aura été atteint dans la semaine du 6 au 13 juillet, avec 88 vols.

Les autorités présentes hier à la conférence de presse ont tenu à se justifier des reproches de laxisme pesant sur elles. Si elles ont donné l’impression d’agir avec retard, à compter du 6 juillet, plus d’un mois après l’apparition de ce phénomène de délinquance extraordinaire, c’est pour partie lié à l’état en quelque sorte moral des forces de police après un semi-confinement qui les avait fortement sollicitées. Elles avaient bien plus besoin de souffler que de se mettre en formation de combat. Ensuite, le mouvement «Black Lives Matter» consécutif à la mort de George Floyd aux Etats-Unis les a fait redoubler de prudence dans leur mode d’intervention et la désignation des suspects. Il s’agissait de ne pas stigmatiser une communauté – cette «élégance» n’était plus de mise hier.

Ce n’est pas une communauté, mais une origine qui est aujourd’hui sur la table cantonale: celle des auteurs des vols, appréhendés ces dernières semaines, décrits pour la plupart comme des individus algériens en errance, sans-papiers, pour certains hébergés au centre de requérants d’asile de Perreux sis dans le canton de Neuchâtel, pour d’autres squattant des caravanes ou des bateaux amarrés sur les berges du lac, pour d’autres encore logés chez des particuliers, par exemple des toxicomanes y trouvant un avantage ou des personnes âgées, parfois victimes d’abus de faiblesse de la part de leurs hôtes. A noter que parmi les personnes appréhendées, se trouvent des Français de France voisine se faisant passer pour des sans-papiers en provenance du Maghreb.

Les «Algériens» d’ores et déjà jugés par voie d’ordonnances pénales sont pour ainsi dire inexpulsables vers leur pays, déplore le canton de Neuchâtel, comme prenant à témoin l’opinion publique de sa relative impuissance, qui demande à Berne de faire pression sur Alger pour rendre les expulsion à nouveau possibles. Il existe bien un accord de réadmission entre l’Algérie et la Suisse entré en vigueur en 2007, lequel prévoit des retours en Algérie y compris de sans-papiers, mais la partie algérienne ne s’empresserait pas de l’appliquer. Le Département fédéral de justice et police de son côté affirme que «l’accord de réadmission conclu avec l’Algérie permet d’organiser les retours volontaires de manière efficiente», mais rend attentif à la situation née de la pandémie de Covid-19 empêchant ou compliquant ces retours, ainsi qu’à l’impossibilité d’affréter des vols spéciaux – des «charters» –, obligeant à trouver des places sur des vols réguliers, une solution s’exposant à des refus d’embarquement comme à des manifestations de solidarité d’une partie des voyageurs avec la ou les personnes expulsées. De leur côté, les autorités neuchâteloises avancent comme facteur pouvant expliquer le peu d’entrain algérien, la situation politique en Algérie, fragile depuis le départ du président Abdelaziz Bouteflika. Sans compter le très faible intérêt, pour Alger, à rapatrier des jeunes désormais délinquants dans un pays ayant peu de travail à proposer à sa jeunesse.

Le problème rencontré par Neuchâtel, avec une population migrante en errance, d’autres cantons suisses l’ont vécu ou le vivent aujourd’hui. Genève en 2012, le Tessin ces jours-ci.

Attablés à une terrasse Place des Halles, à deux pas de la Place David de Pury et de la statue du même personnage, menacée de déboulonnage depuis peu, une dizaine de copines à la retraite qui raconteraient bien leur vie, disent être toutes au courant de ces vols à répétition qui ont marqué l’été. Si bien que certaines n’arborent plus leurs bijoux de valeur et font plus que jamais attention à leur sac. Se sentent-elles en insécurité ? «Mais pas du tout.»

La question que posera probablement une partie de l’opinion et des partis politiques dans les semaines et les mois à venir est celle d’un code pénal pouvant leur paraître un ton en-dessous de la réponse à apporter à des comportements dont la violence a surpris jusqu’à la police, une violence exercée en l’occurrence contre elle lors de l’interpellation de jeunes gens n’ayant comme plus rien à perdre. Pour un vol à l’arraché, la peine maximale encourue – «mais plusieurs peines peuvent s’additionner», précise la justice neuchâteloise – ne dépasserait pas six mois ferme.

Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr (présidente), Geoffrey Genest, Yves Genier, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud, Jacques Pilet, Chantal Tauxe (ordre alphabétique).

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