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REPORTAGE A DELLE (France) / Autour de la piscine de Porrentruy

«La Suisse, c’est un autre monde, faut dire la vérité»

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P rivés de piscine de Porrentruy pour cause d’incivilités, les habitants de Delle se rabattent à contre-cœur sur le centre aquatique de leur commune, théâtre lui aussi d’actes malveillants en juillet. C’est toute la France et ses démons intérieurs qui se concentrent dans cette localité frontalière, décrite comme «plutôt calme».

Débardeur noir, short orange, des yeux bleus, une coupe militaire et un tatouage à l’épaule gauche, Pierre-Alain, le jeune directeur du centre aquatique de Delle, fait le compte: trois agents de sécurité, un maître-chien, deux agents de police intercommunaux, trois médiateurs, quatre maîtres-nageurs. La Communauté de communes du Territoire de Belfort a sorti le grand jeu. Il en allait de sa réputation.

Pierre-Alain, directeur du centre aquatique de Delle. © Antoine Menusier

Août ne devait pas ressembler à juillet, qui avait été un cauchemar. L’orage semble être passé. Les mesures prises y sont pour quelque chose. La mairie de Porrentruy, en Suisse, elle, n’a pas voulu payer ce prix-là pour la tranquillité de sa piscine, comme on sait théâtre d’incivilités le mois dernier. D’où son très féodal arrêté interdisant la fréquentation du bassin municipal, dans les faits, aux ressortissants de France voisine. 

Eternels vassaux du riche voisin helvétique pourvoyeur d’emplois, les frontaliers français paraissent se faire une raison de cette décision abrupte. «Ah bah, qu’est-ce que vous voulez, on comprend, pour Porrentruy», confient Pierre-Alain et sa subordonnée Léna, surveillante de baignade. Juillet fut rude pour le personnel du centre aquatique. «L’affluence en simultanée étant alors limitée à 120 visiteurs pour cause de coronavirus, au lieu de 800 en temps normal, des jeunes gens grimpaient le grillage de l’enceinte pour pouvoir entrer, qui plus est sans payer, relate le directeur. A l’intérieur, des garçons et même des filles se comportaient mal, s’insultaient, devant des enfants. Nous leur disions d’arrêter, certains nous traitaient de racistes.»

La piscine de Delle. © Antoine Menusier

«Quel binz!», se souvient une femme en robe d’été, employée à la caisse de la piscine, celle-ci protégée par un plexiglas transparent. «C’est comme toujours, il suffit d’un vers dans un fruit pour pourrir tout le panier», résume-t-elle d’une image, élevant quelque peu la voix pour se faire entendre.

Les matinées sont calmes à la piscine. Celle du mardi 11 août l’est particulièrement. Des personnes seules. Ici, un père et son fils. Et là, ce jeune homme faisant des longueurs dans le bassin couvert. «Je m’appelle Michel, c’est mon prénom français, mes parents ont pensé que ce serait bien pour mon intégration. Mais j’en ai un autre en arabe», explique-t-il, la tête hors de l’eau, le sourire aux lèvres. Des origines tunisiennes, Michel travaille à Sochaux chez le constructeur automobile PSA, sur les modèles Peugeot 3008 et 5008. Comme beaucoup de Français de la région, il préférerait avoir un emploi en Suisse, synonyme de meilleure paie. Mais celui qu’il occupe étant stable, le quitter ne lui paraît pas raisonnable. Comme tous ici, Michel est au courant de l’arrêté pris par les autorités de Porrentruy. «A cause du Covid», dit-il, ne mentionnant pas les incivilités. «Oui, c’est un problème, il fallait certainement agir», acquiesce-t-il, visiblement peu passionné par ce dossier de l’été.

Au contraire d’André, remonté à bloc. Ce Suisse de l’autre côté de la frontière est venu à Delle «pour voir». Une démarche aussi originale qu’inattendue. Bronzant allongé sur le dos dans un short prune, lunettes de soleil à monture dorée comme celles d’Alain Delon à sa période «flic», ce quinquagénaire bien conservé, œuvrant dans la restauration, approuve sans réserve le serrage de vis bruntrutain. Ses prédictions pour la France sont assez sombres.

Il est à présent 15h45. Le thermomètre affiche une température élevée, dans la normale du réchauffement climatique. Située Faubourg de Belfort, sur la route de l’Intermarché où de nombreux Suisses vont se fournir en viande, la piscine a rouvert ses portes après une fermeture d’une heure à la mi-journée. Elle est désormais pleine dans la jauge prévue par la lutte antivirale: de 120, celle-ci est passé à 200 individus, soit un léger assouplissement.

Deux agents de sécurité en uniforme bleu police se tiennent en retrait des baigneurs, à proximité du grillage d’enceinte, à l’ombre. Posté à l’entrée de la piscine, un air de Lemmy, le défunt chanteur de Motörhead, le maître-chien est sans son animal – une fille – berger croisé avec un malinois. «Elle est dans la voiture», indique-t-il, montrant son véhicule aux vitres entrouvertes. «Je la laisse à l’écart, pour ne pas susciter des tensions. Je l’ai lâchée le premier jour, ça a calmé tout le monde. Elle avait bien sûr sa muselière, mais ses coups de museau ont fait de l’effet», assure-t-il.

La piscine de Delle et sa pelouse. © Antoine Menusier

Plantée d’arbres, la pelouse asséchée offre des parasols naturels sous lesquels se prélassent des personnes d’origines diverses. Des hommes, des femmes, des familles. Un groupe d’ados venu de Beaucourt, commune distante de Delle d’une dizaine de kilomètres, joue au ballon. Parmi eux, quelques-uns se trouvaient il y a deux semaines à la piscine de Porrentruy, avant sa fermeture aux frontaliers français. Ils ne peuvent donc plus s’y rendre. Un mal pour un bien, à les en croire. «Là-bas, la glace, trois francs cinquante, la barquette de frites, cinq francs, l’entrée, six francs: c’était trop cher», conclut l’un d’eux, qui se console avec son abonnement à la piscine de Delle.

Vue de Delle sous le soleil aoûtien. © Antoine Menusier

Gabriel Voirol, le maire de Porrentruy, avait une hantise, il l’a dit: devoir effectuer des «contrôles au faciès», ce dont ce groupe d’ados aurait pu faire les frais, malgré la sympathie qu’il dégage. C’est pourquoi son conseil municipal a promulgué un décret valant pour tous les étrangers non résidant en Suisse. Afin de ne pas prêter le flanc aux accusations de racisme.


Lire aussi: Porrentruy pourrait interdire sa piscine également aux Suisses, sauf aux Jurassiens


Le sous-texte de cette affaire tient pour beaucoup aux «origines», maghrébines et subsahariennes, de tout ou partie des fauteurs de troubles, ainsi que l’a constaté le personnel de la piscine de Porrentruy – selon le maire, des «bandes» en provenance de cités de Sochaux, Montbéliard ou encore Belfort, semble-t-il connues des services de police français. Une machine à amalgames. L’écueil à éviter.

L'Hôtel du Nord et son «atmosphère», à Delle. © Antoine Menusier

«J’y allais tout le temps, à la piscine de Porrentruy. Asseyez-vous, Monsieur.» Yacine m’offre un café. Nous sommes à la terrasse de l’Hôtel du Nord, peut-être un hommage au film de Marcel Carné. L’endroit, son «atmosphère», ont quelque chose de cinématographique. On pourrait y croiser les fantômes de Jean-Pierre Melville et de Claude Sautet en tournage ou la pomme encore sur son arbre de Jacques Audiard. A l’intérieur, derrière le bar, une dame – «le masque, s’il vous plaît» – pourrait prendre la voix de Simone Signoret. L’établissement est situé à un carrefour, au centre de Delle, localité de 5'700 habitants, des centaines d’emplois industriels perdus au fil des ans. La route allant vers le haut mène à La Voinaie, une petite cité où ont été massées nombre de populations immigrées, en particulier du Maghreb et d’Afrique subsaharienne. Yacine, 23 ans, en vient, y vit, sans doute comme d’autres jeunes gens dans son âge, passant le temps cet après-midi-là à la terrasse de l’Hôtel du Nord.

Maillot du Real Madrid, short noir, casquette et sacoche de marques apparentes, lunettes de soleil fumées, Yacine, 23 ans, tout bien considéré, dit apprécier le caractère universel du décret voté par le conseil municipal bruntrutain. «C’est mieux que le délit de faciès, parce que sinon, je ne sais pas ce que ça aurait donné aux caisses, maugrée-t-il a posteriori. La vérité, je suis dégoûté que la piscine de Porrentruy soit interdite aux Français, mais après, je comprends aussi.» Yacine et ses copains y rencontraient des garçons et des filles, faisaient des parties de foot, «France contre Suisse». Tout cela est terminé. «On sortait un peu de chez nous, c’est propre, la Suisse.»

Le seul avantage de la région, selon ses habitants: sa proximité immédiate avec la Suisse. © Antoine Menusier

«Avant l’interdiction, on nous a fait comprendre que si on n’était pas content, on n’avait qu’à retourner en France», affirme-t-il. Le jeune homme ne s’estime pas en faute. «On n’y allait pas pour casser les couilles, nous. Il ne fallait pas mettre tout le monde dans le même sac. Ils auraient dû interdire la piscine aux seuls auteurs d’incivilités, juge-t-il en fin de compte. Il faut être des monstres comme eux pour empêcher des enfants d’accéder au grand toboggan», l’un des méfaits attribués aux «bandes». «L’an dernier, quand l’accès était autorisé, on fumait la chicha. Des joints, non. En Suisse c’est cent francs d’amende, on préfère fumer en France.»

Actuellement en vacances, Yacine a un travail à la fonderie Eurocast de Delle. «On fond des carters pour Peugeot», explique-t-il. Un utilitaire de la gendarmerie s’engage au carrefour sur la route montante. «C’est la brigade cynophile. On les connaît, ils vont à La Voinaie, pour chercher de la drogue», devine Yacine, comme lassé de ces figures imposées de l’ordre social et qui dit regretter le temps où les forces de l’ordre faisaient dans la morale plus que dans le brutal. «Et encore, on a de la chance de se trouver en secteur gendarmerie, parce que la BAC (Brigade anti-criminalité, ndlr), elle, tape dur. Mais La Voinaie, c’est tranquille. Allez-y, Monsieur, vous vous asseyez quelque part, on viendra parler avec vous.» Il dit tout le bien qu’il pense d’Ali Lagouiz, directeur dans ce quartier du Centre Ados, fermé en août. «Sans lui, à La Voinaie, des voitures brûleraient», s’imagine-t-il.

A l'horizon, la cité de La Voinaie. © Antoine Menusier

Akim s’est joint à la table. D’origine turque, il est arrivé en France il y a 45 ans. Il en a 50 aujourd’hui et se désole de propos «racistes» le visant de temps à autre. La piscine de Porrentruy n’est pas son sujet. «J’ai des copains qui m’ont dit qu’ils ne pouvaient plus y entrer, c’est tout.» Lui aussi a des reproches à faire à la police. Tout comme Yacine, alors chez sa sœur à Garges-lès-Gonesse, en banlieue parisienne, il a écopé d’une amende «injustifiée» pendant le confinement. Mais toujours il se souviendra avec gratitude de ce commissaire qui, un jour, alors qu’il était encore un gamin, l’a conduit par l’oreille jusque devant l’entrée de la prison de Clairvaux, dans l’Aube, pour lui faire comprendre qu’il était de son intérêt d’arrêter les «conneries». Akim est le père de deux filles et d’un garçon, aujourd’hui grands et insérés professionnellement, ce dont il est fier.

Il est moins satisfait de son sort de travailleur. Costaud, il porte des sacs de 25 kilos durant la journée, dans une «boîte» en Alsace, dans son cas la même depuis 33 ans. Son labeur lui rapporte 1'800 euros nets mensuels. «Sans les primes de 600 euros, je suis foutu.» Il est propriétaire d’une maison, pas négligeable à la retraite, «mais je ne vous dis pas ce que j’ai dû me saigner pour l’avoir». Les salaires suisses les font rêver, Yacine et lui. «2'700 euros nets minimum, à ce qu’il paraît. On ne peut pas vivre décemment avec 1'200 euros», le salaire minimum en France, proteste Akim.

© Antoine Menusier

L’après-midi est à peine entamée, la journée n’est pas morte. Yacine envisage d’aller à la piscine de Delémont, qu’il connaît bien. Elle est plus grande que celle de Porrentruy, compte plus de bassins. Cela lui prendra une heure de route maximum. «La Suisse, c’est un autre monde, faut dire la vérité. Etre collés à elle, c’est notre seul atout.»

Le Chacasol, le café de la gare de Delle, n’a pas le charme de l’Hôtel du Nord, mais l’ambiance y est chaleureuse en compagnie de Tahar, Fouad, Yves et Robert. Quatre hommes qui se connaissent. Fouad n’a presque rien dit. Tahar était le premier arrivé, pour parler «piscine». Il tient le Boxing de Delle, fermé pour cause de Covid-19. Grand amateur de sports de combat, cheveux courts en brosse, le bras gauche amoindri par une tendinite au coude, il travaille dans un commerce dellois et donne des cours privés d’auto-défense. Surtout à des femmes, telles ces enseignantes de Sochaux, trop souvent aux prises avec des parents d’élèves virulents. Ses deux filles, 15 et 20 ans, sportives, ont de qui tenir. «Je ne les ai pas forcées!» La grande a intégré la Marine à 16 ans.

Agé de 50 ans, en paraissant 40, Tahar est né à Beaucourt dans une cité qu’il a quittée à 20 ans, «pour voir autre chose». «Les jeunes qui restent habiter là-bas, vivent au jour le jour», dit-il à regret. Les fauteurs de troubles, qu’il nommera une seule fois «la racaille» durant l’entretien, un terme nullement raciste dans sa bouche et qui de tout temps fut en usage dans les classes populaires pour désigner la mauvaise graine, de ces personnes-là, il a l’habitude. Et n’en veut pas dans son club de boxe. «J’ai mis des règles: discipline, respect, ce qu’on apprend à la salle, c’est pour se défendre, pas pour se battre dans la rue.»

Durant quatre ans, il fut médiateur à la piscine de Delle. Avec Yves, gendarme depuis peu à la retraite après «trente-neuf ans de métier», il se rappelle de l’année 2015, de son été éprouvant. Des bagarres entre bandes avaient éclaté, créant un véritable danger pour le personnel du centre aquatique. La situation était à l’époque ingérable. Quand ce n’était pas Delle, c’était Montbéliard, Sochaux ou encore Belfort, les «bandes» effectuant un tournus.

De gauche à droite: Robert, Tahar, Fouad, Yves. © Antoine Menusier

Les avis des quatre hommes sont partagés à propos de la piscine de Porrentruy. Tahar parle de «discrimination anti-Français». «Les autorités n’auraient pas dû l’interdire aux étrangers, tranche-t-il. Il aurait fallu déployer un système de surveillance plus performant. J’aurais été le premier à apporter du renfort.»

Robert, 77 ans, en marcel et bermuda, chaînette au cou, chevalière au doigt, paquet de cigarillos à la main, n’a d’abord pas voulu dire qu’il s’appelle Robert, ni qu’il avait été policier – comme Yves, il a terminé sa carrière avec le grade de major, le plus élevé chez les sous-officiers. Puis, sur l’insistance de la tablée, le vétéran, bourru et drôle, a bien voulu décliner son identité et son ancienne fonction. Et livrer des anecdotes qu’on paierait pour pouvoir les entendre. C’est lui, policier franco-suisse portant un nom de famille jurassien à fendre du hêtre, qui, alors basé à Paris, a eu l’honneur, si l’on peut dire, de découvrir, premier sur place avec police secours, les corps sans vie de Mike Brant et de Claude François. Jeune homme, il se souvient de mémorables Saint-Martin, fête du cochon, à Damphreux, en Ajoie. Et puisque c’est le sujet, de ses virées à la piscine de Porrentruy, déjà, à l’âge de 14 ans, venant à vélo de France voisine, dans les années 60. 

«Là-bas, on se cognait avec les Suisses. Ils n’aimaient pas qu’on drague leurs filles. Ils disaient, à propos des Français: ils mettent la main là où on fait pipi», restitue-t-il. Il a gardé en tête cette histoire de même registre, selon laquelle un couple de Français faisant l’amour dans l’eau de la piscine de Porrentruy, était resté «coincé». On rigole bien à la table des copains. Yves, l’ex-gendarme, se souvient, lui, qu’avec sa brigade, il avait mis la main sur le butin emporté par des voleurs après une rapine à la station-service Paupe, en 2018, à Boncourt, premier village suisse après Delle. Le commerçant Paupe a manqué aux Dellois pendant le confinement, lorsque la frontière était fermée: le paquet de cigarettes, deux euros de moins qu’en France, le tabac à rouler, moitié prix.

© Antoine Menusier

«C’est votre fils? – Mon petit-fils.» Florence se repose à l’ombre d’un arbre, à la piscine de Delle. Cette frontalière travaille à Delémont, chez le fabricant de montres et de couteaux Victorinox. En vacances pour quelques jours encore, elle aurait souhaité, durant son congé, pouvoir aller se baigner à la piscine de Porrentruy, y retrouver des collègues suisses par la même occasion. Décret oblige, cela n’a pas été possible, alors qu’elle pensait bénéficier d’une dérogation en tant que travailleuse frontalière. Apparemment non, donc. Elle aurait pu se rendre au bassin de Delémont, sauf que ce trajet-là, plus long, elle le fait déjà le reste de l’année avec sa voiture. Elle dit comprendre les motivations des autorités bruntrutaines, «chacun est maître chez soi, mais c’est dommage, ce n’est pas comme ça qu’on vit ensemble».

Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr (présidente), Geoffrey Genest, Yves Genier, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud, Jacques Pilet, Chantal Tauxe (ordre alphabétique).

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