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ACTUEL / Cohabitation franco-suisse

Le très discuté décret «piscine interdite aux étrangers» de la Ville de Porrentruy

E ntendant lutter contre les incivilités dans le bassin municipal, la mairie ajoulote vient d’y interdire d’entrée les non-Suisses, une mesure visant principalement des jeunes de France voisine.

Y aurait-il, tout compte fait, un monde d’après? Le Covid-19 avait provoqué la fermeture de la frontière franco-suisse. Cette décision bilatérale, sans précédent en temps de paix, en a comme autorisé une autre, unilatérale, celle-là: jeudi 30 juillet, la mairie de Porrentruy, dans le canton du Jura, a pris un décret interdisant aux «étrangers» l’accès à la piscine municipale du chef-lieu ajoulot, à l’exception de ceux résidant ou travaillant en Suisse, y séjournant en touristes. Causes invoquées par les auteurs de cette mesure administrative: les risques inhérents au nouveau coronavirus, mais, surtout, les incivilités. Population implicitement visée: de jeunes Français au profil de «cités», souvent associés, dans la réalité ou dans l’imaginaire, aux immigrations maghrébine et subsaharienne.

En charge des loisirs, qui plus est membre d’un parti progressiste, le PCSI, Parti chrétien-social indépendant, le municipal Philippe Eggertswiler assume cette interdiction, prise de concert avec le vice-maire Julien Loichat, portant, lui, l’étiquette rose-verte. Le chrétien-social indépendant se défend de toute discrimination en rapport avec quelque origine que ce soit. «Seule la question sanitaire et sécuritaire a guidé notre choix», affirme-t-il. S’il s’agissait de limiter à «1200» le nombre de visiteurs quotidiens, il importait certainement plus encore de mettre fin aux «incivilités»: agressions physiques et verbales, chevauchement ou passage en dessous des grilles d’enceinte de la piscine pour éviter de payer l’entrée, etc.

L’équipe gérant la piscine avait d’abord fait œuvre de pédagogie pour tenter de raisonner les fauteurs de troubles, mais cela n’a pas suffi, selon l’élu municipal. Contrairement à la décision d’interdiction. Son effet a semble-t-il été immédiat. «Depuis lors, les gens qu’on ne voyait plus, notamment des personnes âgées, reviennent profiter de l’eau et des pelouses», constate Philippe Eggertswiler. «Il doit être bien clair pour tous que ces incivilités n’ont rien à voir avec des questions d’identités culturelles. Ici même dans le canton du Jura, des jeunes d’origine suisse se comportent parfois mal», tient à préciser celui qui, dans le civil, dirige un foyer accueillant des adolescents en difficulté, avec toute l’expérience que cela confère: «Ce sont des jeunes qui peuvent entendre beaucoup de choses quand on parvient à créer un lien avec chacun d’eux, la chose étant plus difficile quand ils sont en groupe», note-t-il. Et de regretter que les Jeunes socialistes jurassiens, à quelques mois des élections cantonales, «sans doute une manœuvre politique», aient lancé une pétition pour exiger de la mairie de Porrentruy l’annulation du décret.

Ce n’est pas la première fois que le canton du Jura fait face, l’été, dans ses piscines, à l’incorrection de voisins français. «Il y a trois ou quatre ans, nous avions connu une situation similaire à la piscine de Boncourt (commune ajoulote, patrie du cigarettier Burrus, située à la frontière avec Delle en Territoire de Belfort, ndlr), rappelle l’actuel maire Lionel Maître, un démocrate-chrétien. «Les règles n’étaient pas respectées, des jeunes se montraient agressifs, insultaient la clientèle, se souvient-il. Pour remédier à cette situation, nous avions introduit un tarif préférentiel pour les habitants de Boncourt, plus élevé pour les autres. Si bien que certains de ces frontaliers aux mauvais comportements s’étaient rabattus sur les piscines de Porrentruy et de Delémont, où ils s’étaient à nouveau mal conduits». Ces jeunes venaient de Delle, de Belfort, de Montbéliard, «ils avaient le même profil», ajoute le maire de Boncourt dans un sous-entendu.

La France voisine ne manque ni de piscines, ni de bases de loisirs. Delle, 5800 habitants, est équipée d’un centre aquatique comprenant un bassin couvert et un autre en plein air. Mais l’herbe suisse est peut-être plus verte. Traverser la frontière augure d’un petit voyage. Et puis, Covid oblige, la communauté de communes présidant aux destinées de la piscine de Delle a limité à 120 le nombre de baigneurs pouvant s’y trouver au même moment. De plus, alors que les horaires d’ouverture s’étalent de 9h00 à 20h00 au bassin de Porrentruy, ils sont à Delle entrecoupés d’une interruption entre 13h30 et 14h30, l’établissement fermant ses portes à 18h30. La piscine delloise a pris la semaine dernière ses premières mesures coercitives à l’encontre de deux individus coupables d’incivilités, désormais interdits de centre aquatique, indique une employée. «Au courant» de la décision de la mairie de Porrentruy, elle s’abstiendra de «la commenter», tout en soulignant qu’à Delle, il serait impossible d’adopter cette mesure préventive. 

Un élu jurassien de centre-droit, qui souhaite garder l’anonymat, estime pour sa part que «les jeunes impliqués dans ces incivilités à répétition sont perdus pour la société. La responsabilité de l’Etat français est grande, son laxisme est incompréhensible.»

Comme les Jurassiens doivent louer la frontière nationale qui les sépare de la France, ce pays aux problèmes insolubles… L’argument souverainiste permet à la mairie de Porrentruy de camoufler une décision que certains trouveront courageuse et responsable, d’autres, discriminatoire et stigmatisante. «Voyez ce qui se passe à Etampes!» Le municipal Eggertswiler ne peut s’empêcher de faire allusion à l’une de ces situations délétères qui enveniment les rapports sociaux dans l’Hexagone. Deux bandes rivales réunissant des dizaines d’adolescents se sont affrontées vendredi dernier sur une base de loisirs de l’Essonne, en région parisienne, sans faire de blessés.

Sur Twitter, depuis le début de l’été, comme en réponse au hashtag #LaPoliceTue, fleurisent, suite à des agressions ou incidents mortels, d’autres mots-clés, tels que #Ensauvagement, un mot du ministre de l’Intérieur, ou #LaRacailleTue, un expression même plus codée désignant les «Noirs» et les «Arabes». Deux camps se donnant du «fachosphère» et de l’«islamo-gauchiste» s’insultent copieusement.

Ces joutes, ces invectives, Ali Lagouiz les connaît par cœur. Il relativise. Joint par téléphone sur le lieu de ses vacances dans le sud de la France, ce responsable associatif, directeur du Club Ados de Delle, situé à La Voinaie, un quartier cumulant les difficultés, dit être informé de la fermeture de la piscine de Porrentruy aux «étrangers». «Ces jeunes, ces profils, comme on dit, je les connais, je travaille avec eux tous les jours, raconte-t-il. Ils font face à des personnes qui les regardent mal. Ils se renferment sur eux-mêmes, alors qu’ils ont quelque chose de bon en eux. Ce ne sont pas des délinquants. On est dans une région très respectueuse des lois.» Pour beaucoup, un discours de déni. Pour d’autres, une raison de croire qu’un autre «narratif», plus positif, moins fataliste, est possible. En juillet, Ali Lagouiz a emmené ses jeunes deux semaines à la découverte du département français du Jura. Pour août, il craint qu’ils soient «impactés» par la fermeture de la piscine de Porrentruy aux étrangers.

A Delle, où Marine Le Pen a récolté près de 44% des voix au second tour de la présidentielle de 2017 face à Emmanuel Macron, dans ce Territoire de Belfort où le résultat de la candidate du parti d’extrême droite Rassemblement national a parfois dépassé la barre des 50%, l’«immigration», respectivement l’«islam» demeurent des sujets lancinants. Auxquels se greffe l’«insécurité», alimentée par les «incivilités».

Ces deux derniers points, dans la continuité des problèmes de piscines, devraient faire l’objet de rencontres dans les prochains mois entre les villes de Porrentruy, Montbéliard, Delle et Belfort, annonce Philippe Eggertswiler. Les «s’meurs», comme on dit dans le Jura, n’auront pas le dernier mot.

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