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ACTUEL / Russie

Les sept orphelines de Moscou

V estiges grandioses de l’époque stalinienne, sept imposants bâtiments surplombent la capitale russe. Erigés entre 1947 et 1957, ils étaient destinés à rivaliser avec les gratte-ciels américains de part leur grandeur et puissance. Les sept sœurs de Moscou devaient encore être rejointes par une huitième jumelle et une cadette, plus haute et spectaculaire que l’Empire State Building. Avec le début de la guerre et le changement politique, ces deux projets n’ont jamais vu le jour. Et les sept sœurs sont restées orphelines. Témoins de l’époque soviétique, elles n’ont jamais cessé d’intriguer, d’étonner et d’intimider.

Deux organismes administratifs, deux hôtels, deux résidences et une université occupent aujourd’hui les sept sœurs. Dans le projet initial, le bâtiment de l’Université de Moscou devait également servir d’hôtel, mais Staline a finalement privilégié l’enseignement. Un véritable village se cache aujourd’hui derrière ses murs avec des auditoires, cafétérias, bibliothèques, magasins, complexes sportifs, théâtre, cinéma, musée, jardin botanique, etc. Ces infrastructures peuvent être librement utilisées par les étudiants et les résidents de quelques 5754 chambres universitaires et 184 appartements pour les professeurs. Si le bâtiment était isolé dans les années 60, tout un quartier s’est développé autour de la plus haute des staliniennes.

Université de Moscou de nuit. © Eugénie Rousak

Ainsi, toutes les sœurs ont gardé leur fonction d’origine, même si presque tous les occupants ont depuis changé. Réalisée dans un style ecclésiastique, la plus petite des staliniennes est occupée depuis 2008 par le groupe Hilton, alors que l’ancien hôtel «Ukraine», renommé «Radisson Royal Hotel» en 2010, a été vendu aux enchères pour 125 millions de francs suisses. Initialement, le Ministère des Industries lourdes siégeait dans la partie centrale de la stalinienne sur la place des Krasnye Vorota. Aujourd’hui, cet espace est occupé par Transstroy, société spécialisée dans les transports. Seul le Ministère russe des Affaires étrangères a conservé son adresse depuis l’emménagement en 1958.

Les vestiges du passé au prix d’aujourd’hui

Deux staliniennes se partagent une double fonction. Les parties centrales de l’édifice de la place des Krasnye Vorota et du bâtiment à l’avenue Koutouzovski sont respectivement occupées par un organe administratif et un hôtel, alors que les ailes sont dédiées au logement. Ainsi, avec les deux immeubles uniquement réservés à l’habitation, quatre staliniennes accueillent des résidents.

Les intérieurs de ces constructions étaient réalisés selon les dernières innovations et regorgeaient des technologies nouvelles. Les 450 appartements de la place Koudrinskaïa, distribués principalement aux experts de l’Industrie aéronautique et politiciens, étaient tous équipés d’un téléphone, lave-vaisselle et destructeur de déchets organiques directement intégré dans le lavabo. Tous les appartements étaient meublés jusqu’aux derniers détails, dont les lustres et les lèches-murs. Cela dit, il était strictement interdit de déplacer ces objets pour ne pas gêner le système d’écoute des appartements. Les parties communes étaient également aménagées pour le confort des habitants, avec des locaux pour les poussettes, vélos, parkings et bunkers. Les habitants pouvaient directement accéder aux infrastructures, telles que les magasins, bureaux de poste, cinémas, sans sortir de l’immeuble. D’ailleurs, nombreux sont ceux qui occupent toujours leurs places d’origine.

L’accent était également mis sur les intérieures luxueux des halls. Ce n’est pas un hasard si l’un des bâtiments les plus vus dans les films soviétiques et russes est la stalinienne sur le quai Kotelnitcheskaïa. Principalement habitée par des employés du NKVD et personnalités du monde artistique, ses parties communes sont dignes d’un décor théâtral. Les murs sont ornés de fresques et d'éléments en porcelaine, alors que des milliers de cristaux descendent des hauts plafonds.

Résidence sur le quai Kotelnitcheskaïa. © Eugénie Rousak

Les appartements dans les quatre sœurs habitables restent très prisés encore aujourd’hui. Mais l’ambiance y est toute différente. Si, à l’époque stalinienne, les logements étaient distribués selon des listes très limitées, et ont servi de tremplin à la Sibérie pour quelques malheureux, aujourd’hui ils peuvent simplement être achetés. Les prix dépendent du nombre de pièces, mais surtout de l’étage. Selon les estimations de RBK, un appartement de trois pièces mesurant une centaine de mètres carrés dans l’immeuble sur le quai Kotelnitcheskaïa coûte près de 620'000 francs suisses au 2e étage, alors qu’un bien semblable au 13e vaut plus d’un million de francs suisses. Le mètre carré le plus cher, dont le prix atteint près de 45'000 francs suisses, est situé dans les ailes habitables du «Radisson Royal Hotel», alors que le moins cher se situe à 5000 francs suisses dans la stalinienne sur la place des Krasnye Vorota, d’après les recherches de VishnyaRealty. Cette large palette de prix contribue énormément à la diversité des habitants, même si certains logements sont toujours occupés par les mêmes familles qu’à l’époque.

Les locataires soulignent souvent les problèmes d’insonorisation, insectes et juste un vieillissement général des installations de ces vestiges de l’URSS, mais les emplacements centraux et surtout le prestige de ces bâtiments historiques importent bien souvent dans le choix.

«Radisson Royal Hotel» sur l’avenue Koutouzovski. © Eugénie Rousak

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