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Culture / La finance est-elle végane?

Eugénie Rousak

10 mars 2021

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Si Keynes expliquait l’irrationnel de l’économie par les esprits animaux des investisseurs, c’est un véritable zoo qui s’est depuis développé dans la finance. Des mammifères aux poissons, en passant par les animaux magiques, la Wall Street s’apparenterait presque à une iconographie animalière. Voyage au cœur du jargon pas de la faune boursière.



Pour se repérer dans le bestiaire du monde financier, il y a trois stratégies à adopter. La plus répandue consiste à chercher une référence comportementale ou une métaphore littéraire. Si cette méthode ne marche pas, l’attachement à un pays ou à la forme de la représentation graphique sont des pistes.

Mais débutons par le plus transparent, par exemple, le lièvre et la tortue. Ces héros des fables et contes pour enfants sont symboles de l’antagonisme lenteur VS vitesse. En finance, c’est pareil. Le premier est utilisé pour qualifier un investisseur à la vision long terme qui réduit au maximum le nombre de ses transactions. Son rival, quant à lui, veut tirer profit des micro mouvements du marché et ne cesse de placer des ordres. Malheureusement pour Jean de La Fontaine, sa célèbre morale «Rien ne sert de courir; il faut partir à point» n’est pas toujours la stratégie gagnante en bourse.

Un autre classique qui depuis est rentré dans le langage courant est le requin. Requin de la finance, qui est perpétuellement à la recherche de nouvelles opportunités de faire du profit, si bien représenté par Michael Douglas, alias Gordon Gekko, dans Wall Street. Son acolyte, le loup financier, lui aussi est devenu une star des films américains grâce à Leonardo DiCaprio dans le film The Wolf of Wall Street. 

Bull et Bear devant la Bourse allemande à Francfort sur le Main, Allemagne © Eugénie Rousak

A présent, complexifions les choses. Ancien gérant de fonds et spécialiste de l’actualité financière, Jim Cramer a déclaré: «Bulls make money, bears make money and pigs get slaughtered» (Les taureaux gagnent de l’argent, les ours gagnent de l'argent et les cochons sont abattus). Traduction? Le taureau et l’ours sont surement les animaux les plus emblématiques de la sphère financière, dont les silhouettent ornent les parvis des salles de bourse. La force du premier est de lever sa victime (ou son matador) sur ses cornes. Il symbolise donc les acteurs du marché qui croient à la croissance et qui achètent. Ainsi, la période de 1990 à 2000 aux États-Unis était résolument bullish. A l’inverse, le second écrase sa proie en abaissant ses griffes, ce qui représente les vendeurs qui croient à la baisse. Pour être qualifié de bearish, le marché doit pendre plus de 20% durant plusieurs semaines. A côté de ce duo espagnolo-russe, s’est tissé le troisième, le cochon. Bien moins connu et avec une réputation néfaste, ce mammifère domestique est un investisseur tellement porté par le profit, qu’il fait passer ses émotions fortes devant les règles mêmes des stratégies. Parfois il gagne beaucoup, mais parfois le marché l’égorge pour sa cupidité. Une sorte de jugement dernier qui casse la tirelire. Dans la même ferme, jouent également les moutons, qui talonnent leur troupeau. Au comportement de suiveurs, ces investisseurs n’ont pas vraiment développé de stratégie de placement propre et regardent ce qui se passe dans la grange. Souvent, ce sont eux qui se font tondre, au sens figuré bien sûr. Et si les autruches ont plongé la tête dans le sable, c’est qu’une information cruciale vient de secouer les marchés, mais elles préfèrent ignorer cette tempête et attendre que tout passe. En espérant de ne pas se faire plumer. Ou pas trop.

Enfin, sortons de cette basse-cour pour prendre le large. Dans les océans (bleus ou rouges, selon les envies), rodent par exemple les baleines. Si imposantes dans ces eaux, chacun de leurs souffles provoque des vagues sur le cours de l’actif donné. Le père du Bitcoin, le mystérieux Satoshi Nakamoto et les quelques premiers acheteurs ont notamment cette influence sur la cryptomonnaie. Les derniers arrivants dans ce jacuzzi financier sont les fameux black swans qui ont fait la renommée de l’économiste et écrivain Nassim Nicholas Taleb. Dans la population des cygnes, ces spécimens sont si rares et improbables, que leur apparition a forcément un impact global positif ou négatif sur la société, comme l’invention de l’internet, la catastrophe de Fukushima, la chute de l’euro face au franc suisse ou la COVID-19. Si les cygnes noirs existent, les licornes, elles… existent aussi dans le monde de la finance. Elles mangent, grandissent et font même des bulles. BlaBlaCar, Dropbox, Space X ou encore Pinterest étaient toutes des start-ups, valorisées à plus d’un milliard de dollars. La crainte est que ces entreprises hors pairs ne pèsent pas vraiment le poids annoncé, cette survalorisation peut facilement entrainer l’explosion de la bulle.

Gustave Moreau, La Licorne, ap. 1887.

Pour rester dans le monde magique, mais changer de stratégie, il y a de fiers dragons des marchés financiers. Même s’ils sont puissants et crachent du feu, c’est surtout la référence aux pays asiatiques qui est entré dans le jargon. Ce sont donc des titres de dette émis par les entreprises asiatiques, destinés aux investisseurs asiatiques mais en monnaies étrangères. Les dragons permettent donc de soutenir l’économie domestique tout en profitant de la stabilité du dollar, de l’euro ou d’une autre devise. Selon la même logique, le domaine obligataire a vu débarquer les pandas et les kangourous. Les premiers sont les bonds émis par les sociétés étrangères en yuan pour intéresser les investisseurs chinois, alors que les seconds sont émis en dollars australiens sur le marché australien. Ou plus simple encore, un kiwi est un dollar néo-zélandais.

Finalement, si les deux premières techniques ne fonctionnent pas pour déterminer l’origine du mot, il faut peut-être chercher sa visualisation graphique. C’est notamment le cas du papillon, référence à une stratégie d’achat et de vente, dont la représentation selon les axes de profit/perte et prix fait penser au mouvement des ailes. Ainsi, un simple battement aide à se prémunir des pertes!

De multiples espèces rodent sur les pages du bestiaire financier, mais comme dans le règne animal certains sont en voie d’extinction alors que d’autres sont sur le point de trouver leur chemin. Alors que la réouverture des zoos vient d’être annoncée en Suisse, oserez-vous pénétrer dans la grande cage de la finance?

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