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CULTURE / ARCHITECTURE

L’œuvre indémodable de Le Corbusier

B lâmé ou acclamé, le controversé style de Le Corbusier crée deux camps. Si les partisans du Modulor vouent un véritable culte au minimalisme de ses constructions, d’autres sont troublés par la froideur de ses «machines à habiter». Cela dit, qu’il plaise ou qu’il froisse, l’artiste a grandement influencé l’architecture du XXe siècle, laissant une trace forte sur son pays natal, la Suisse.

Né à La Chaux-de-Fonds en 1887, celui qui s’appelait encore Charles-Edouard Jeanneret-Gris a d’abord étudié la gravure et le dessin avant de se tourner vers l’architecture. Il entreprend alors une série de voyages pour découvrir les plus belles réalisations mondiales dans ce domaine. En Méditerranée il s’imprègne du classicisme, dans les pays germaniques il découvre les arts décoratifs, les maisons traditionnelles le fascinent en Bulgarie, en France c’est le béton armé qui l’intrigue. Progressivement, son propre style se forme et Le Corbusier définit en 1927 les 5 postulats de l’architecture moderne: des pilotis à la place des murs porteurs, un plan de l’espace ouvert, un toit-terrasse végétalisé, les fenêtres en bandeau pour faire entrer un maximum de luminosité et des façades libres. Cassant les diktats classiques et rompant avec le populaire art nouveau, il invite les méthodes de l’ingénierie industrielle dans ses créations. Un véritable purisme architectural se développe ainsi, privilégiant les formes géométriques et les structures légères.

Façade de l'immeuble Clarté © Eugénie Rousak

Le Corbusier en Suisse

De retour en Suisse, il travaille comme expert décorateur du bâtiment, mais rapidement son envie de liberté et de création prend le dessus. Il débute la construction de sa première réalisation libre en 1912: la Maison Blanche. Destinée à ses parents, cette bâtisse est une véritable place de jeu pour l’artiste, où il s’essaye, se découvre et s’affirme. Le prochain chantier sera la villa Schwob ou la Villa Turque, au goût oriental, avec des formes arrondies et des toits-solariums. Il réalise également quelques projets en parallèle, mais que cela soit dans la réalisation d’un cinéma à La Chaux-de-Fonds ou de la cité-jardin à Saint-Nicolas-d’Aliermont, l’architecte rencontre de nombreux problèmes techniques. En 1923 Le Corbusier se lance dans la construction d’une seconde villa pour ses parents, située à Corseaux. Fonctionnelle et moderne, elle est aujourd’hui classée au Patrimoine mondial de l’UNESCO. La toute dernière réalisation helvétique de l’architecte est le Pavillon d’exposition ZHLC. Achevé après sa mort, cet édifice zurichois est composé de verre et d’acier, rompant ainsi avec le béton, matériel de prédilection de Le Corbusier.

«Une maison est une machine à habiter»

Dans les années 1930, Le Corbusier et son cousin Pierre Jeanneret construisent leur seul immeuble d’habitation en Suisse. Situé dans le quartier des Eaux-Vives à Genève, il se compose de deux blocs indépendants et identiques, comportant chacun 24 appartements, dont 3 grands duplex. Le nom de Clarté n’est pas anodin.

Cage d’escalier © Eugénie Rousak

«Je suis fasciné par la lumière qui pénètre dans l’appartement, elle évolue du matin au soir, décorant le sol et les murs au fil de la journée. Les façades entièrement vitrées donnent à l’habitant le sentiment de faire partie du paysage urbain, une véritable osmose entre l’extérieur et l’intérieur se crée», explique Michel Noiset, historien et résident de l’immeuble. Fasciné par la lumière qu’il considérait comme étant la quatrième dimension de l’architecture, Le Corbusier a d’ailleurs coloré les cadres métalliques intérieurs des fenêtres en couleur bleu ciel, pour ouvrir encore plus les espaces. Ce coloris fait partie des 43 teintes du clavier de Le Corbusier.

L’entrée © Eugénie Rousak

Ce nuancier de couleurs dans les tons pastel a été initialement développé par l’architecte pour cet immeuble. Les teintes se retrouvent aussi bien dans les parties communes, que dans les appartements, les premiers habitants ayant été encouragés à utiliser ces couleurs. Pourtant, avant la dernière rénovation de 2007 à 2010, menée de main de maître par l’architecte Jacques-Louis de Chambrier, les règles et postulats de l’architecte n’ont pas toujours été respectés à la lettre. «Avant que le département genevois du patrimoine ne soit créé et ne puisse atteindre la notoriété nécessaire pour imposer ses règles, des rénovations externes et internes se sont déroulées sans grand contrôle. Par exemple, dans les années 1975-1976, le toit-terrasse a pu être privatisé, alors qu’à l’origine il était accessible à tous les résidents» précise l’historien. Se basant sur les plans initiaux, Jacques-Louis de Chambrier a justement voulu revenir vers les origines du travail de Le Corbusier. Si certains éléments ont dû être refaits dans leur apparence initiale, d’autres ont pu être récupérés. C’est notamment le cas des radiateurs, qui ont été retirés, sablés, repeints et réinstallés à leurs emplacements initiaux. Et l’imposant navire urbain en verre et acier a pu regagner les eaux-vives de l’esprit de son fondateur. 

Balcon © Eugénie Rousak

Construit il y a près de 85 ans, Clarté était très avant-gardiste pour les standards de l’époque, ce qui lui permet de rester très confortable et actuel aux normes d’aujourd’hui. La plupart des appartements disposait déjà de deux WC, alors que les parties communes étaient aménagées avec un local à vélo et un espace buanderie. «Bien entendu, il y a eu des modifications pour améliorer le confort et pour correspondre aux normes du XXIe siècle. Le chauffage était initialement au charbon, puis au mazout et enfin, depuis 2010, nous avons un chauffage central au gaz. Les intérieurs ont également pu évoluer. En 2011, nous avons par exemple déposé une demande pour transformer une petite chambre d’origine en une salle de bains supplémentaire, qui a été acceptée» détaille Michel Noiset.

Derniers étages © Eugénie Rousak

Classé au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 2016, l’immeuble en copropriété est, sans grande surprise, habité à près de 20% par des architectes. Véritables passionnés de l’art corbuséen ou puristes des formes, les habitants ont même créé l’Association Clarté 1932 il y a deux ans. Son objectif? La valorisation de l’immeuble et l’encadrement de visites, sur rendez-vous et en respectant l’intimité de ses résidents, réservées à des architectes, des écoles d’architecture ou des organisations culturelles. «Certains visiteurs ressentent une froideur dès qu’ils pénètrent dans le hall d’entrée, mais pour moi cet immeuble dégage une belle chaleur visuelle grâce à l’harmonie entre les nombreux matériaux visibles et les couleurs choisies par l’architecte. Il faut respecter son état d’esprit et garder un aménagement des appartements en accord avec son extérieur. C’est un véritable plaisir social et des sens d’habiter dans un bien si exceptionnel!» conclut le résident.

Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr (présidente), Geoffrey Genest, Yves Genier, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud, Jacques Pilet, Chantal Tauxe (ordre alphabétique).

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