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ACTUEL / Recherche

Les patates péruviennes pionnières sur Mars

Q uel aliment pour nourrir les futurs colons de la planète rouge? Des chercheurs péruviens parient sur le tubercule pionnier de l'adaptation et de la résistance à la famine. Ils sont bien placés pour tester ses qualités: les conditions climatiques extrêmes, ils ont ça chez eux. Et le changement climatique va générer plein de nouveaux clients.

Le projet s’appelle «Des pommes de terre sur Mars» et ce n’est pas du Tintin. Son originalité est d’intéresser à la fois les stratèges de l’espace et les habitants nutritionnellement les plus démunis de la planète Terre.
La nouvelle scientifique est en voie de publication dans deux solides revues Plos One et The International Journal of Astrology: dans un environnement simulant les conditions climatiques extrêmes présentes sur la planète rouge, une équipe de scientifiques péruviens a réussi à cultiver un plant de pomme de terre. 
«Nos expériences mettent en évidence la résistance de la pomme de terre à de fortes concentrations de sel, démontrant sa grande variabilité génétique et sa capacité d'adaptation aux environnements extrêmes», confirme l'astrobiologiste Julio Valdivia, chercheur associé de la NASA, qui dirige l'équipe scientifique du projet «Potatoes on Mars», lancé en octobre 2015.
Il n’en dira pas plus, techniquement, sur l’équipement de simulation des conditions sur Mars construit par l'Université d’ingénierie et de technologie de Lima. Ce qu’on sait, c’est qu'habituellement, un légume résiste à 1% voire à 2% de concentration de sel. Et que la martienne pomme de terre a survécu à un taux de 40%. Elle a même germé, poussé, tubérisé. Une première pleine de promesses.


Les chercheurs du Centre international de la pomme de terre, en collaboration avec la NASA et l'Université en ingénierie et technologie de Lima ont planté des pommes de terre dans des conditions similaires à celles sur Mars.

Le tubercule de la résistance

L’idée de «Potatoes on Mars» est née conjointement à Dubaï et au Centre international de recherche de la pomme de terre (CIP) à Lima, explique Julio Valdivia: «Elle émerge de la nécessité de chercher des végétaux, des légumes, en l’occurrence des tubercules ou des aliments susceptibles d’être cultivés dans des environnements extrêmes en prévision des bouleversements occasionnés par le changement climatique. Le but initial du laboratoire de Dubaï était de voir ce qui pourrait survivre dans les déserts arides. Dans le même temps, la NASA se demandait ce que les colonies humaines destinées à séjourner sur Mars pourraient bien manger, et donc cherchaient un aliment cultivable dans des conditions extrêmes.»

Et comment imaginer, dans ce rôle pionnier, un autre que le tubercule pionnier entre tous, celui qui a conquis tous les écosystèmes de la terre: la pomme de terre? Ramenée par les Espagnols de la conquête du continent sud-américain, rappelle Julio Valdivia, «elle est arrivée en Europe vers 1520 et depuis, son histoire est intimement liée à la survie de l'humanité. Pendant la Seconde Guerre mondiale, elle a sauvé des millions de gens de la famine».

Caractéristiques nutritionnelles d'une pomme de terre. © CIP

Cette histoire-là a encore des témoins. Nina Bardelle, 91 ans, figure majeure de la Résistance italienne durant la Seconde Guerre mondiale en Ligurie: «Les Américains nous lançaient des pommes de terre depuis leurs avions, les paysans les ramassaient et les entreposaient avec soin afin de s'en nourrir et de les transporter dans les montagnes où luttaient les partisans. La pomme de terre, c’était la nourriture du pauvre, si bien que son transport passait inaperçu aux yeux des militaires. Jamais ils ne se sont rendu compte que cet aliment unique par sa valeur nutritive nous a permis de survivre et de continuer à résister». 

Alors: Mars, prochaine mission du puissant tubercule? En tous cas, les Péruviens sont bien placés pour mener la recherche. Car quand on parle de conditions extrêmes, des similitudes existent entre le sol martien et celui de certaines régions de la planète Terre.

Mars et La Joya de Arequipa, même combat

Voyons ce qu’il en est sur la planète rouge. Julio Valdivia: «Les températures vont de -70 degrés Celsius à +20 degrés avec une moyenne de -20 degrés. L'atmosphère est composée de 96% de dioxyde de carbone, il n'y a pas d'oxygène, il n'y a presque rien. En plus, les rayonnements solaires sont élevés. Mars n'a pas de couche d'ozone, un grand niveau de radiations, et, à un certain moment, elle a perdu son atmosphère. La conséquence est un grand désert sans eau. Cependant, il y a des preuves que l'eau y a existé». 

Il se trouve que ce sol martien présente des analogies avec celui des Pampas de La Joya à Arequipa au Pérou: un terrain vieux de 20 millions d'années et sur lequel il n'a plu que 1 à 2 millimètres d'eau par an. «Ces conditions sont proches de celles qui régnaient sur Mars il y a 3500 millions d'années, quand la planète ommençait à perdre son eau et où le vent solaire était un facteur d'évaporation hydrique, poursuit l’astrobiologiste. Parce que si Mars a eu de l'eau, elle l'a perdue et c'est le vent solaire qui participe à la destructuration de l'eau par hydrolyse. Les molécules d'H2O se dégradent, l'hydrogène s'élève dans l'atmosphère martienne et l'oxygène s'oxyde sur le sol, ce qui lui confère cette couleur rouge caractéristique. Il est alors très intéressant de constater comment dans las Pampas de la Joya se produisent les mêmes phénomènes qui imitent un processus planétaire vieux de 3500 millions d'années: c’est ce qui explique que beaucoup de chercheurs de mon groupe de travail s'intéressent de très près à cette région pour pousser plus avant les investigations».

Dans le désert de las Pampas de la Joya au sud du Pérou, 65 variétés de pommes de terre sont testées dans une terre aux conditions analogues à celles de Mars. © CIP

A l’avant-garde de cette quête tuberculaire en milieu terrien, on trouve le CIP, institution de recherche sur le développement des racines et tubercules basée à Lima et détentrice de la plus grande banque mondiale de gènes in vitro. «Nous avons testé 65 variétés de pommes de terre dans des situations contrôlées, analogues aux conditions martiennes, avec une terre collectée dans le désert de las Pampas de la Joya à 50 km de la ville d'Arequipa au sud du Pérou, explique David Ramirez, du CIP. La finalité de ce premier essai a été de vérifier quels facteurs limitants étaient imposés par ce type de sol – pour faire court: leur salinité extrême. Puis, quelle était la méthode idoine d'ensemencement et comment distinguer les éléments les plus tolérants à ces conditions.» Les résultats de ces recherches sont en cours de publication.

Le CIP continue sa quête pour l'amélioration des conditions de la culture des pommes de terre affectées par la salinité des terres dans un environnement touché par le changement climatique. Où il apparaît que le projet, outre sa dimension techno-futuriste, a une forte portée sociale: la pomme de terre servira à la future colonie humaine sur Mars, peut-être. Mais d'abord, sûrement, à la collectivité terrienne: «Ces variétés de pommes de terre, confirme Julio Valdivia, pourront aussi être utilisées pour aider à l'alimentation des populations qui vivent dans des zones désertiques comme certains territoires d'Afrique». 

2030 verra-t-il la première mission humaine sur Mars? «Il y a plus de probabilités que cette mission se concrétise d'abord sur la Lune», pense l'astrobiologiste. Et ce jour-là nous trinquerons avec un bon verre d'eau-de-vie à base de pommes de terre: vous savez, cette boisson forte que nous appelons vodka.

Adaptation: Anna Lietti  

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