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ACTUEL / Médias

Les médias publics et le mythe du journalisme neutre

D ans un entretien récent pour la «NZZ am Sonntag», la nouvelle directrice de la SRF Nathalie Wappler a déclaré que son média public ne devrait plus faire de «journalisme d’opinion» et privilégier les sujets culturels. Aux yeux des observateurs qui, comme moi, ne croient pas une seconde à la neutralité journalistique, cette annonce sonne faux. Mieux vaut au contraire assumer le débat d’idées et miser sur le pluralisme d’opinions.

On le sait, le climat est tendu actuellement à la RTS et son homologue suisse allemande. A l’occasion de la campagne «No Billag», les critiques ont fusé à l’encontre de ce mastodonte du journalisme suisse qui, rappelons-le, se délectait de faire partie de «l’identité suisse». Et les critiques ne sont pas près de s’arrêter. Elles n’émanent d’ailleurs pas seulement de ce que les mauvaises langues appellent la «fachosphère»: toute une frange libérale de la population se questionne à juste titre sur l’utilisation de cet argent récolté par une redevance imposée à tous les contribuables. De même, le côté «orienté» et «inquisiteur» de la RTS et de la SRF fâche de plus en plus de citoyens. Pascal Couchepin, interviewé dernièrement sur Léman Bleu, regrettait ainsi l’esprit moralisateur de la télévision publique à l’encontre de Pierre Maudet.

Un aveuglement de plus

Bref, il y a une méfiance grandissante envers nos médias nationaux. C’est dans ce contexte que la nouvelle directrice de la SRF Nathalie Wappler, élue le 5 novembre dernier, a annoncé à la NZZ am Sonntag que le journalisme d’opinion devait être banni de la SRF. Une première remarque s’impose : si la SRF doit abandonner le journalisme d’opinion, cela veut dire qu’il y en avait! Et si elle juge opportun et important de mettre cet élément sur la table, c’est que la présence de ce type de journalisme n’était pas négligeable. Nathalie Wappler ferait-elle un mea culpa, avouant une idéologie de gauche que l’UDC suisse-allemande ne cesse de lui reprocher?

Certainement pas. La volonté de la nouvelle directrice ne signe aucune remise en question, mais bien un aveuglement de plus. Son rôle d’information, oui, bien sûr que la SRF le remplit, et bien sûr qu’elle doit continuer à le faire. Mais le journalisme neutre? Une grande farce, voilà en quoi il consiste! Qu’est-ce qu’être neutre? Ne pas prendre parti. Or, il y au moins un parti à prendre, quand on est journaliste: celui de la question intelligente et investie. Commenter, creuser, être impertinent (mais respectueux), dialoguer, bousculer, analyser, apporter des objections. Ne pas faire de la censure: au contraire, accepter son adversaire, et lui témoigner de l’estime, de l’honnêteté intellectuelle et du professionnalisme. Du journalisme.

Eviter la polarisation

Là où la nouvelle directrice de la SRF touche juste, c’est quand elle déclare vouloir éviter la polarisation: «Nous devons faire un programme qui informe, mais qui ne polarise pas.» Car, il faudra bien le dire une fois pour toutes, l’UDC a beau se plaindre d’être ostracisée par la télévision d’Etat, le parti n’en demeure pas moins omniprésent sur les écrans suisses allemands. La même situation se constate de notre côté de la Sarine: que de fois les mêmes têtes avec ou sans queue de cheval n’ont-elles occupé le plateau d’«Infrarouge», dans une mise en scène ridicule qui les opposent à des socialistes tout aussi «sensationnels»? Remettre en question cette tendance à la polarisation est une marque d’intelligence de la part de la quinquagénaire Nathalie Wappler.

Plus discutables sont ces propos: «Si nous laissons un politicien s’exprimer dans un article et que le journaliste donne alors l’impression qu’il sait mieux, cela provoque une perte de confiance.» Un journaliste ne peut-il pas «mieux savoir» qu’un politicien et donc en donner non seulement l’impression, mais le témoignage? Un journaliste, philosophe-enquêteur du quotidien, ne doit-il pas justement chercher la vérité, vérifier les faits, et les rappeler si son interlocuteur commence à entrer dans le domaine du bullshit décrit par Harry Frankfurt dans son ouvrage modestement traduit en français par De l’art de dire des conneries?

Ne pas se « neutraliser », mais se diversifier

C’est donc ainsi que se conclura mon commentaire: si la SRF veut à la fois prendre en compte les critiques qui lui sont faites sur sa neutralité et augmenter la qualité, déjà relativement haute, de son travail, pourquoi ne commencerait-elle pas par reconnaître la subjectivité totalement légitime de ses journalistes? Les journalistes sont des êtres humains, certains semblent parfois l’oublier. Les médias qui se disent le plus «neutres» sont des médias qui s’inscrivent principalement dans la pensée majoritaire progressiste social-libérale. Regardez la RTS, zappez sur la SRF, lisez Le Temps ou L’Illustré. La neutralité est un mythe. Quand bien même un journaliste n’exprimerait pas une opinion, il n’est pas neutre, dans la mesure où il faut bien choisir des sujets, les hiérarchiser, etc. Qu’il le veuille ou non, un journaliste donne le ton.

Passé cet aveu, la deuxième chose à faire pour la SRF et la RTS est d’ouvrir ses rangs à des penseurs originaux. A des journalistes de talent qui peut-être ne répondent pas au stéréotype (qui en devient de moins en moins un) du bobo lausannois ou genevois qui s’émeut de «la montée des extrémismes dans le monde», qui «s’intéresse à la communauté végane», qui «trouve que tous ces élus qui profitent, au bout d’un moment, ça va pas», qui estime que «la culture suisse romande, c’est formidable», qui «adule Federer» et qui «adore Burkhalter». Diversité des personnes veut aussi dire diversité des sujets et de leur traitement. Bonne chance, Madame Wappler!


Jonas Follonier

Etudiant, journaliste et musicien, Jonas Follonier est le rédacteur en chef de la revue mensuelle «Le Regard Libre», ...

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