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ACTUEL / Véritable plan B

No Billag ne bénéficierait qu’à un seul

L a tribune de Jacqueline Badran, publiée et traduite en français dans le journal en ligne indépendant «Infosperber», analyse les arrière-pensées commerciales de l'initiative No-Billag. En un mot, le démantèlement de la SSR ferait beaucoup de perdants - et un seul grand gagnant: le groupe privé Tamedia-Goldbach.


Jacqueline Badran conseillère nationale PS, en tribune dans Infosperber

Jakob Niels, Infosperber traduction et adaptation


A propos de l’initiative No Billag:

  • on a insinué beaucoup de choses: «Nous sommes convaincus que le marché va tout financer»,

  • on en a suggéré d’autres: «La SSR continuera d’exister, ceux de Berne ne vont pas mettre à exécution l’initiative à la lettre»,

  • on a parlé à tort et à travers: «C’est de leur propre faute, la SSR et le Parlement auraient pu élaborer un contre-projet»,

  • fabulé: «Cette télévision d’état gauchiste est un mastodonte et doit être redimensionnée».


Si ce vote n’était pas si important à bien des égards, nous pourrions simplement en avoir honte et passer à autre chose.

Mais si certaines personnes au dogme libertaire veulent abolir la seule maison de médias qui nous appartient à tous, cela signifie qu’il faut y porter une attention particulière. Il s’agit du patrimoine national, d’une partie du quatrième pouvoir et d’un service de base d’information, de culture, de sport et de divertissement, avec lequel nous avons très bien vécu pendant des décennies. Et tout cela à très faible coût pour la population,

Ces propos des initiateurs – colportés par de nombreux médias de manière non filtrée – ne servent que d’écran de fumée. A supposer que les initiateurs croient à leur propre histoire, ce serait jouer avec le feu. En effet, il s’agit en réalité soit d’une histoire de pouvoir absolu, soit d’une affaire de gros sous. Ou alors des deux à la fois. Les uns ne peuvent pas supporter de ne pas avoir le contrôle sur les médias publics, les autres ont des intérêts purement commerciaux.

Il n’y en a qu’un seul à qui cela profite

Si l’on retrace l’agenda politico-médiatique, la question clé est la suivante: qui bénéficie de l’adoption de l’initiative No Billag et donc de l’écroulement délibéré de la SSR? Une seule réponse: le groupe des médias Tamedia-Goldbach, créé juste avant Noël – une fusion de la plus grande maison d’édition avec celle qui détient le quasi-monopole de la publicité de la radio et la télévision.


Article à ce sujet dans Bon pour la tête: Ce qu’annonce la tempête zurichoise


C’était depuis longtemps dans l’air. Il n’y avait qu’à écouter attentivement et rassembler des pièces du puzzle. (Jacqueline Badran parlait déjà du sujet dans Infosperber au printemps 2015, soit trois mois avant l’annonce de la fusion marketing publicitaire Admeira de Swisscom, Ringier et la SSR, et deux ans et demi avant l’annonce de la fusion de Tamedia et Goldbach!) Aujourd’hui, il s’agit d’observer attentivement la situation et rassembler les fragments afin de discerner l’image et la logique.

Quelles sont les exigences du Président Pietro Supino, lui qui tire à boulets rouges sur la SSR depuis des années?

D’abord, il veut que la SSR se retire d’Admeira. Deuxièmement, il souhaite une prétendue solution sectorielle pour les données (gratuites). A ce titre, il a fait une présentation à la dernière session parlementaire d’hiver en tant que président de l’Association des éditeurs, dont voici une diapositive:

Pour voir la présentation plus grand et plus lisible cliquer ici (Les deux pages de cette présentation peuvent aussi être consultées en grand format et téléchargées.)

En troisièmement lieu, il exige d’obtenir les rushes vidéo gratuitement de la SSR (et il semble qu’il les obtient).

Auparavant, Supino parlait de scandale lorsqu’il s’agissait d’Admeira, un monstre de concurrence déloyale soutenu par les entreprises de l’Etat, jusqu’à ce que tout le monde y croie. En premier lieu, ses collègues éditeurs. Bien que tout le monde soit au courant qu’Admeira crée de la concurrence à Goldbach –qui détient le quasi-monopole – ceci ne lui a pas porté préjudice. Comme l’a bien dit Michi Frank, PDG du groupe Goldbach, dans un communiqué du 22 décembre 2017 lors du rachat de Goldbach par Tamedia:

«Goldbach va très bien. Mais on peut supposer que le marché va changer sensiblement dans les années à venir. La numérisation va bouleverser le marché publicitaire et avec Admeira, la pression liée à la compétition augmente.»

En outre, dans le même communiqué de presse, étonnamment ouvert, mais au contenu peu surprenant, Christoph Tonini, PDG de Tamedia, expliquait:

«dans le futur, la combinaison de Tamedia, Goldbach et Neo Advertising nous offre la possibilité de proposer à nos clients en Suisse et à l’étranger des offres haut de gamme à 360° dans les domaines de la télévision, la radio, la presse, les plateformes en ligne ainsi que l’affichage extérieur. C’est une opportunité pour le marché suisse des médias, car notre offre journalistique en bénéficient également. En particulier dans le secteur numérique ainsi que dans les deux pays voisins, l’Autriche et l’Allemagne, nous avons l’intention de continuer à suivre le cours de croissance que nous avons entrepris et d’investir dans le contenu des programmes suisses avec nos nouveaux partenaires ProSiebenSat.1 et RTL.»

La dernière phrase est éloquente, puisque Tonini admet de quoi il s’agit.

Médias en mode autodéfense

Mais commençons par le commencement: l’industrie des médias est en mode d’autodéfense. Les revenus vont s’écrouler dans une fourchette de pourcentages à deux chiffres. Par an (sic). Les maisons de médias n’ont eu d’autres choix que de réagir, principalement au niveau des coûts: par la rediffusion de certains programmes ou l’achat de contenus venant d’Allemagne, par la fusion de plusieurs rédactions, le démantèlement du réseau de correspondants, et même la fermeture pure et simple de titres entiers. Le dernier développement en date est la fusion totale de maisons d’édition: cela fut récemment décidé par la NZZ et les médias AZ.

Cela dit, à un moment donné, les coûts fixes ne peuvent plus être comprimés davantage. Ainsi, les médias essaient d’économiser du côté des recettes et tentent d’arrêter l’hémorragie liée aux coûts publicitaires en se tournant vers les grosses plateformes mondiales numériques telles que Google, Facebook et YouTube. L’industrie de la publicité, cependant, est en pleine mutation, et cela pour plusieurs raisons, dont la numérisation, le côté éphémère de la vie moderne, les possibilités gigantesques d’augmenter la portée et la réduction du gaspillage grâce des des ciblages extrêmement modernes. L’industrie de la publicité exige de nouvelles façons de dispatcher la publicité à partir d’une seule source. En effet, l’époque où il fallait planifier et placer spots TV, publicité radio, annonces imprimées, bannières en ligne ou des affiches est révolue.

Ainsi, seuls ceux qui offrent de la convergence, une grande portée (au niveau de l’audience notamment) et des possibilités de ciblage à leurs clients publicitaires peuvent retenir le flux d’argent publicitaire, de sorte à rester compétitifs face à l’accablante concurrence étrangère. Dans cette logique, des alliances publicitaires sont créées de la part des grandes maisons médiatiques, telles que «Pangea», une fusion de CNN, The Guardian, Financial Times, Reuters et The Economist, qui, ensemble, atteignent environ 110 millions d’utilisateurs. Vu de cette façon, Admeira est un pionnier.

Avec la reprise de Goldbach, Tamedia – qui a depuis longtemps été converti en un groupe publicitaire avec une annexe éditoriale – a atteint un objectif intermédiaire: il peut d’ores et déjà répondre aux besoins de convergence complète de l’industrie de la publicité. Mais il manque encore trois choses:

  • Tout d’abord, beaucoup plus de couverture (la monnaie de la publicité) pour augmenter les marges et répondre aux besoins des clients.

  • Deuxièmement, une plus large part du gâteau, du volume publicitaire pour augmenter les rendements.

  • Et troisièmement, les données pour atteindre les gens plus précisément (ciblage).

Et où en l’obtenir? A la SSR et chez les opérateurs de câble tels que Swisscom. En effet, la SSR a une énorme portée médiatique, compte tenu des conditions suisses. Elle regroupe des millions d’auditeurs et de spectateurs. La SSR détient également 400 millions de francs en argent publicitaire. En cas de démantèlement de la SSR, de grandes parties de ces revenus publicitaires s’en iraient chez Tamedia-Goldbach. Plus précisément, cela implique un décuplement de la portée et un dédoublement du volume publicitaire. Et Supino est sur le point d’obtenir à la fois les données de Swisscom et autres en tant qu’institution principale d’association des éditeurs, ainsi que le démantèlement d’Admeira avec sa demande pour un retrait de la SSR. (Ce qui bien sûr n’a pas de sens, puisqu’Admeira ne peut plus servir les besoins de convergence des annonceurs.)

Encore une fois, tout ceci n’est profitable qu’à un seul

Le seul à profiter de la mise à la mort de la SSR sur toute la ligne après l’adoption de l’initiative No Billag est le nouveau groupe Tamedia-Goldbach. Et ceci de manière massive. Afin d’éviter que la part publicitaire de la SSR de 400 millions francs ne s’envole vers Google & Co, mais plutôt vers Tamedia lui-même, il faut s’assurer qu’il s’écoule vers les stations de télévisions étrangères privées, que Goldbach commercialise déjà. Donc la déclaration du PDG Tonini doit être comprise ainsi: «nous allons examiner la possibilité d’investissements dans le contenu des programmes suisses avec nos nouveaux partenaires ProSiebenSat.1 respectivement RTL».

Le groupe nouvellement créé soustrait déjà actuellement des centaines de millions de francs suisses d’argent publicitaire suisse, les envoyant vers l’Allemagne et la France pour leurs fenêtres publicitaires, créant par la même un manque à gagner dans le secteur «journalisme». Il veut également créer de nouvelles fenêtres de programmes suisses! Mais cela ne fait aucun sens et ne rapportera pas d’argent à moins que la SSR ne soit détruite en mille morceaux. Les seuls qui pourraient se lancer financièrement dans la brèche qui en résulterait – étant donné les énormes coûts fixes dans ce business – sont SAT1-Pro 7 et RTL. Ceux-ci apporteraient alors, en prime time dans la fenêtre du programme suisse, une émission de nouvelles «suissifiées» ou un talk-show politique produit bon marché, interrompus par des spots publicitaires.

Voilà, c’est ça le véritable plan B

Je dois admettre que c’est plutôt malin, Pietro Supino est un stratège incroyablement habile et un excellent patron.

Quelle belle nouvelle Suisse. Personne ne peut vraiment vouloir une telle chose. Les autres maisons d’édition, l’ensemble de la population, les journalistes, le quatrième pouvoir, notre démocratie directe: ce sont eux les grands perdants. Il est temps de se réveiller et ne pas être pris au piège par le bavardage de la Pay-TV, le mensonge du «redimensionnement de la SSR» et le «d’une-manière-ou-d’une-autre-ça-va-bien-aller». Ce n’est pas à la SSR qu’il faut adresser un coup de semonce, mais plutôt à de tels propos et donc à l’initiative No Billag.

PS: Contrairement aux médias étrangers, aucun des titres suisses n’a écrit au sujet de cette fameuse phrase de Tonini, où il annonce des fenêtres de programmes suisses au sein des télévisions privées allemandes. Peut-être que la SSR l’aurait fait. Une raison de plus pour faire couler l’initiative No Billag massivement.


Précédemment dans Bon pour la tête

Lettre ouverte à Doris Leuthard, par Jacques Pilet

Les infos ne tombent pas du ciel, une traduction de la WOZ de Gian Pozzy

«Pas de plan B viable pour des émissions comme Temps Présent», par Denis Masmejan

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