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ACTUEL / ITALIE

Le nouveau pont de Gênes, fait de fer et de lumières

L es images tragiques du 14 août 2018 sont encore dans toutes les mémoires: le pont Morandi, qui relie le centre ville de Gênes à la zone portuaire s'était effondré sous le poids des années et de la négligence, faisant 43 victimes et des dizaines de blessés. Presque deux ans plus tard, alors que les enquêtes sont toujours en cours, le nouveau viaduc, dessiné par l'architecte vedette génois Renzo Piano, a été inauguré le lundi 3 août et sera appelé Ponte San Giorgio, le saint patron de mille batailles. Reportage depuis Gênes.

Lundi matin, les Génois se sont réveillés avec l'odeur de la terre humide. Il a plu toute la nuit et durant toute la journée, le ciel n'a pas daigné sourire. Sauf vers 18h15, où une fissure dans le mur sombre des nuages s'est ouverte et un double arc-en-ciel a embrassé la ville.

Les chaînes de télévision nationales et locales, ont réveillé les citoyens avec l'annonce du programme de la cérémonie d'inauguration du nouveau pont. Ce nouvel ouvrage est «plus qu'un miracle, c'est le fils d'une tragédie», a déclaré l'architecte génois concepteur du projet Renzo Piano lors de la présentation au monde du pont Gênes Saint-Georges.

18h15, un double arc-en-ciel s'invite à l'inauguration. © DCW

Il ne s'appellera plus le pont Morandi et ne prendra pas non plus le nom de son concepteur, Piano. Cette œuvre, unique en termes de technologie et de sécurité, portera le nom du saint légendaire qui a «vaincu le dragon» et qui donne son nom au drapeau symbolique de la ville.

Ce pont soutient un lourd héritage et porte un avenir difficile sur ses épaules: il est devenu le symbole de la renaissance de tout un pays qui veut repartir de cet endroit, coincé entre mer et montagne et où, sous ses piliers, se trouve une vallée ouvrière.

Comme le 14 août, il y a deux ans, lorsque le pont s'est effondré à cause de la négligence humaine, on pouvait respirer la même humidité et il pleuvait des hallebardes. La pluie avait également été au rendez-vous lors de l'inauguration du pont Morandi en septembre 1967.

«Mon mari, qui était enfant à l'époque, s'en souvient bien», dit Emiliana Balestrero, propriétaire d'un kiosque à journaux à quelques mètres du pont, dans le quartier de Certosa. «Ce jour nous ramène irrémédiablement dans le passé, nous ne pouvons pas oublier ce que nous avons vécu. Je me souviens du 14 août, il y a deux ans: ceux qui vivaient sous le pont ont trouvé refuge dans mon kiosque, les gens ne savaient pas où aller. Le bruit des sirènes des ambulances, les sapeurs pompiers, les cris... Ce fut un choc pour tout le monde».

La vue sur le pont depuis le quartier de Coronata. © DCW

Le 14 août 2018, à 11h36, une partie du pont Morandi, longue de 250 mètres, s'est soudainement effondrée avec un pylône de soutien, causant la mort de 43 personnes qui étaient à bord des véhicules passant sur le pont et parmi les travailleurs qui œuvraient dans la zone en contrebas où se trouve l'entreprise de collecte des déchets.

J'étais en vacances à Sils Maria, ce matin-là, j'étais dans ma chambre d'hôtel quand la télévision a montré le pont Morandi déchiré en deux.

J’ai appelé ma famille et contacté mes amis génois. La nouvelle semblait peu probable. Mais les images aussitôt diffusées par les médias n'ont laissé aucun doute.

L'effondrement a ému beaucoup de gens.

Parce qu'au moins une fois dans notre vie nous sommes passés sur ou sous ce pont, ou qu'un parent ou un ami l'a traversé. Et comment oublier cet ouvrage d'art que les Génois appelaient affectueusement le pont de Brooklyn.

Si vous demandez à un Génois où il était ce 14 août, il y a deux ans, son souvenir ne le trompera pas. Dans plusieurs interviews, l'architecte Renzo Piano raconte que ce jour-là il se trouvait au CERN de Genève et que quelqu'un l'avait immédiatement informé de ce qui s'était passé, «J'ai ressenti une grande souffrance», a-t-il déclaré alors à la presse.

Pas de fête, nous sommes Génois

Sabino Marinelli et Giusy Moretti habitaient Via Porro, 16, juste sous les piliers du pont Morandi, à Certosa.

Ce jour-là, il y a deux ans, Sabino était à la Poste à deux cents mètres de chez lui, pendant que Giusy était à la maison.

Tous deux ont entendu un grand grondement, et un nuage de poussière a aussitôt couvert leur maison. De leur fenêtre, on pouvait voir le pont. «Lorsque des amis passaient, ils nous appelaient pour nous saluer, ou parfois pour nous dire, "Jette les pâtes dans la marmite, on est déjà sur le pont"».

Giusy Moretti et Sabino Marinelli, sous le nouveau viaduc où 43 arbres commémorent symboliquement ceux qui ont perdu la vie dans cette tragedie. © DCW

Leur maison n'est plus là. Elle a été démolie pour faire place à la reconstruction. «Dans cette zone, sous le nouveau viaduc, un monument sera érigé à la mémoire des victimes de l'effondrement. Les 43 arbres qui commémoreront symboliquement ceux qui ont perdu la vie dans cette tragédie ont déjà été plantés», explique Sabino Marinelli, tandis que sa femme Giusy donne une interview à une chaîne de télévision locale. Elle est membre de l'association Quelli del Ponte Morandi (Ceux du pont Morandi) et me dit avec fierté qu'aujourd'hui n'est pas un jour de fête pour eux.

«Le pont reconstruit était attendu. Mais nous aurions souhaité une inauguration beaucoup plus sobre. Nous sommes des gens qui s'efforcent de faire et de ne pas paraître. Tout ce dont nous avions besoin était une coupure de ruban et c'est tout. Mais je comprends que ce travail est une fierté pour l'Italie». Elle n'est pas la seule à exprimer ce sentiment. La blessure des victimes est encore ouverte. Les familles des 43 victimes, tout comme les anciens évacués, ont préféré ne pas participer à l'inauguration, qui de toute façon, par leur intervention, a perdu le ton d'un festival d'été qui était prévu à l'origine.

Le monde découvrira les lumières de la Méditerranée 

Des hélicoptères survolent la ville. Le moment de l'inauguration approche, et les spectateurs ainsi que les médias du monde entier commencent à prendre place sur les collines avoisinantes. Les voitures ralentissent, les téléphones portables captent l'image du pont de 1.067 mètres de long. Il ressemble à un bateau amarré dans la vallée verte de la Polcevera, derrière lui.  

C'est un pont conçu en fonction de critères durables. Des panneaux photovoltaïques produiront l'énergie nécessaire au fonctionnement des systèmes: de l'éclairage - 43 lampadaires, un pour chaque victime du pont Morandi - aux capteurs, en passant par les systèmes qui maintiennent le centre opérationnel en fonction.

Les nouveaux pylônes du pont Saint Georges. © DCW

«C'est un pont de lumière, d'ici ceux qui viennent du Nord voient les scintillements de la mer. Je pense au poète Giorgio Caproni, qui définit "Gênes comme une ville de fer et de vent". Quand vous arriverez sur ce pont, tout le monde découvrira les lumières de la Méditerranée», a déclaré l’auteur du nouvel ouvrage offert à la ville, Renzo Piano, lors de l'inauguration.

«Aujourd'hui, Gênes renoue avec la force de son travail, comme elle l'a fait à de nombreux moments de son histoire, en faisant confiance à sa main-d'œuvre. Elle montre un pays qui, malgré les stéréotypes, sait se relever, qui sait se représenter». Ce sont les mots du Premier ministre Giuseppe Conte, lors de l'inauguration du Pont Saint Georges.

Pour la construction du nouveau pont, environ 1200 ouvriers ont travaillé à la démolition et à la reconstruction. Les travaux ont commencé en décembre 2018 et ne se sont interrompus qu'à Noël de l'année dernière et peut-être deux fois en raison du mauvais temps.

Aujourd'hui, le professionnalisme de ces travailleurs venus de différentes villes italiennes a été également célébré. Pour le maire Marco Bucci, Gênes peut devenir un modèle pour la réalisation de grands travaux de construction en Italie. En fait, personne ne se souvient d'une œuvre aussi complexe et prestigieuse construite en un temps aussi court.

Justice et douleur

Après l'effondrement du pont Morandi, il a été décidé de donner la priorité à la sécurité sur les routes et le ministère des infrastructures et des transports a mis en œuvre un plan de contrôle extraordinaire des tunnels dans les sections liguriennes, dans une région où, en raison de sa géographie physique, il y a la plus forte concentration de galeries souterraines en Europe. Les travaux de contrôle et de sécurité des tunnels en Ligurie sont devenus une préoccupation nationale, puisque depuis des semaines, les mouvements autour du nœud routier de Gênes sont paralysés par les chantiers et les fermetures.

Une première analyse, également réalisée par des experts, a montré que certains ouvrages présentaient des détériorations et des défauts anciens. Le concessionnaire, Autostrade per l'Italia (ASPI, une société par actions contrôlée par Atlantia, qui appartient à la famille d'entrepreneurs Benetton), a admis que certains viaducs avaient un indice de détérioration élevé alors que quelques mois auparavant ces mêmes sections avaient été classées comme sûres.

L'effondrement du pont Morandi a ainsi mis en évidence les failles du système qui régule les autoroutes.

Les proches des victimes de l'effondrement du pont ne se sont pas rendues sur le nouveau, car elles disent qu'il n'y a rien à célébrer. Mais aussi parce que le pont sera à nouveau géré par Autostrade, qui est au centre de l'enquête menée par le ministère public de Gênes et dans laquelle 71 personnes font l'objet d'une investigation. «Nous n'avons plus confiance en ce gestionnaire», disent les familles des victimes.

Ce 3 août 2020, le pont entre de plein droit dans l'histoire de Gênes et peut-être de toute l'Italie. 

© DCW

«Il vaut mieux construire des ponts que des murs», conclut Renzo Piano, tandis que derrière lui l'arc-en-ciel disparaît, et il semble qu'il n'y ait rien à ajouter.

Peu après 22 heures le 4 août, le nouveau viaduc a été officiellement ouvert à la circulation.

Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr (présidente), Geoffrey Genest, Yves Genier, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud, Jacques Pilet, Chantal Tauxe (ordre alphabétique).

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