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ACTUEL / Géopolitique

Le géant chinois qui admire l’Europe

O n connaît Huawei pour son succès sur le marché des smartphones, sa percée internationale dans la technologie de la 5G, pour les attaques qu’il subit de Trump, mais a-t-on pris la mesure de ce géant qui, en peu d’années, s’est imposé comme un des grands acteurs de l’économie mondiale des télécoms? 107 milliards de dollars de chiffre d’affaires en 2018, dont 14,8 milliards investis dans la recherche! 188'000 salariés dans le monde (dont 1000 en France). Son fondateur, son grand patron, Ren Zhengfei, a dévoilé sa vision du monde dans Le Point. On en retient un axe étonnant: celui qu’il veut établir avec l’Europe. Contre les Etats-Unis bien sûr, «parce qu’ils veulent dominer le monde».

Alors qu’il est de bon ton de ricaner sur les faiblesses et les retards des Européens, ce magnat à l’intelligence époustouflante leur adresse des lauriers. «L’Europe est un partenaire digne dont l’objectif est de poursuivre son propre développement économique plutôt que de chercher à imposer son hégémonie sur le monde.» Et Ren Zhengfei de lâcher cette formule: «Les gènes de la révolution industrielle sont toujours présents en Europe. Ces gènes sont des perles. L’Europe a besoin d’un fil pour en faire un collier. Votre continent est encore très fort en sciences et technologie. Comme en mathématiques, qui sont à la base de l’intelligence artificielle. Or, les pays qui sont le plus en avance dans ce domaine sont la France et la Russie.»                                                                                             

Pas étonnant donc que Huawei développe plusieurs centres de recherches sur le Vieux-Continent. En France, en Grande-Bretagne et bientôt en Suisse, d’après certaines déclarations du groupe.

Ren Zhengfei. © Wikimédia

Ce patron emblématique de l’émergence chinoise ne se fait pas trop de souci devant les mesures américaines qui le privent d’accès à certains systèmes comme Android. Le personnage en a vu d’autres. Il est né dans un village pauvre de la province du Guizhou. A-t-il souffert de la faim? «La question serait plutôt de savoir si je me souviens d’avoir un jour mangé à ma faim dans mon enfance. A l’époque, c’était rare d’avoir de quoi se nourrir.» C’est dire que cet homme s’est fait lui-même, par les études, par les années passées comme chercheur dans l’armée, s’appuyant évidemment sur le parti communiste comme entrepreneur hors normes: l’entreprise appartient (théoriquement?) à ses employés.

Un œil critique

Ren Zhengfei plaide avec talent pour la politique de la Chine, pour les «routes de la soie», outils précieux selon lui pour les échanges économiques, rien de plus. Et le renforcement de l’armée? «Personnellement, je pense que la Chine a seulement mis en place un système défensif. La Chine a peur des Etats-Unis.»

Langue de bois? Pas tout à fait. Il ose aussi la critique envers la Chine. Notamment au chapitre… de l’éducation! «Dans le modèle d’éducation nordique, il n’y a jamais d’examens et les enfants s’épanouissent. Ils découvrent ce qui les passionne et trouvent leur propre chemin. Bien que les pays nordiques soient petits, ils ont donné naissance à beaucoup de grandes entreprises, comme Ericsson, Nokia, ABB et Statoil… On peut donc dire que leur éducation est une réussite. La Chine, elle, est trop grande, et nous ne savons pas qui a du talent. Nous avons donc mis en place des examens, ce qui rend les enfants rigides et élimine leur créativité. Les quelques personnes qui traversent occasionnellement les nuages sont de vrais génies.»

Génie lui-même? Fort en tout cas d’une lucidité historique et géostratégique exceptionnelle dans ce milieu de la high tech. Capable même de modestie: «La Chine doit apporter davantage de contributions à l’humanité. Nous ne sommes pas encore à la hauteur. L’Europe, le Japon et les Etats-Unis sont encore devant nous.»

Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr (présidente), Geoffrey Genest, Yves Genier, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud, Jacques Pilet, Chantal Tauxe (ordre alphabétique).

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