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DOSSIER MIGRATIONS

La ruée vers l’Espagne

L e pays qui aujourd’hui accueille le plus de migrants, c’est l’Espagne. Quasiment tous les jours, des embarcations légères quittent les côtes du Maroc vers l’extrême-sud du continent. Or, étonnamment, le sujet n’y fait pas les gros titres. Aucun parti ne s’en empare pour trouver des électeurs. Mais comment donc les Espagnols réagissent-ils à ces arrivées ? Notre envoyée spéciale est allée voir.

Le 5 septembre, le quotidien d’Almeria révélait l’arrivée de 600 migrants en 48 heures dans le Sud de la péninsule ibérique. Chaque matin, la population andalouse se réveille devant des chiffres qui leur indiquent le nombre de vivants, de morts, d’hommes, de femmes, d’enfants et «de pateras» (embarcations de fortune) échoués ou débarqués sur la côte. Ces canots, parfois faits de plastique, sont fréquemment interceptés par la flotte de l’organisation espagnole de sauvetage et de sécurité maritime, Salvamento Maritimo. La veille du dernier décompte dans ce journal local, l’activiste Helena Maleno postait sur son compte Facebook l’imminence du départ d’une «patera» quittant Nador, au Maroc, avec à son bord 54 personnes, dont 8 femmes et 6 enfants. Ces informations se révélèrent précieuses pour le sauvetage de ces migrants.

Chaque jour, les journaux publient le nombre de personnes vivantes et mortes qui arrivent sur les côtes andalouses.  Selon les données du projet Missing Migrants de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), 313 migrants sont déjà morts ou disparus cette année. © 2018 Bon pour la tête / Doménica Canchano Warthon

La route par la Méditerranée occidentale est aujourd’hui la principale porte d’entrée vers l’Europe. Il s’agit là surtout de migrants économiques provenant de l’Afrique subsaharienne, assurent les autorités locales.

En 2018, jusqu’au 31 août, 28.000 migrants sont entrés en Espagne par les côtes andalouses, plus du double de l’an passé.

Le verrou établi aux frontières grecques et italiennes a provoqué une augmentation significative des entrées irrégulières en Espagne, avant tout au travers du Détroit de Gibraltar. Une situation comparable à celle de 2006 lors de la crise des «cayucos», ces barques en bois qui naviguaient du Sénégal ou du Maroc en direction des Iles Canaries et qui ont transporté en une année environ 40'000 migrants. Les services d’accueil ont été été rapidement saturés à Almeria, tout comme à Cadix, Malaga ou encore Grenade.

Mais ne sont-ce là que les prémices d’un phénomène beaucoup plus massif? Plusieurs analystes le prédisent.

«Pour l’heure, la seule certitude est qu’une «rencontre migratoire» à grande échelle se prépare entre l’Afrique et l’Europe » écrit Stephen Smith dans La Ruée vers l’Europe.

L’Espagne se prépare-t-elle alors à relever l’un des plus grands défis du XXIe siècle?


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«Nous avons fait des progrès»

«En seulement trois mois, nous avons articulé une politique sur plusieurs piliers que nous considérons comme essentiels pour gérer un phénomène mondial: la canalisation ordonnée des flux migratoires; le contrôle de l'immigration irrégulière; l'intégration des immigrés; et la coopération avec les pays d'origine et de transit», explique Consuelo Rumí, secrétaire d'État aux migrations, à Bon Pour la Tête. Dans la même position, déjà, pendant les deux législatures du gouvernement de José Luis Rodríguez Zapatero. Dans une approche européenne, l'Espagne a décidé d’accueillir le navire Aquarius en juin avec 629 immigrants à bord. «Nous avons mis sur la table la nécessité de donner une réponse humanitaire urgente à une situation d'exception».

Pour faire face à la récente crise migratoire, le gouvernement entend poursuivre son programme déjà existant d’aide humanitaire. Il s’agit surtout d’aider la Croix-Rouge qui s'occupe des soins et de l’accueil des immigrés sur les plages. Le budget pour les sept années du gouvernement de droite était de 11 millions d'euros par an. Le gouvernement actuel de Pedro Sanchez (socialiste), a été contraint de consacrer 30 millions d’euros à cette tâche.

C'est sous les yeux de tous que les centres d'accueil d'Andalousie ont été submergés par l'arrivée constante d'immigrants sans papiers. Sur place, la population se dit plus «fatiguée» par la désorganisation des services de l'Etat que par l'arrivée des immigrés.

«Nous avons créé un commandement unique dans le Détroit de Gibraltar pour coordonner toutes les opérations de sauvetage; il est prévu de renforcer le Bureau de l'asile et des réfugiés du Ministère de l'intérieur dans le but d'accélérer le règlement des demandes de protection internationale».

Pour Consuelo Rumí, la migration est l'un des plus grands défis auxquels l'Europe est confrontée.

«L'Europe se suicide»

A huit heures, un lundi soir de septembre, une cinquantaine de personnes se rassemblent sur la place d'un quartier populaire de Séville. Un homme avec le mégaphone prend la parole et explique qu'à quelques mètres de la place, la Croix-Rouge accueillera dans un ancien bâtiment vide environ cinquante immigrants. «Nous voulons savoir qui ils sont, leurs origines ou s’ils ont des maladies. Nous nous sentons obligés de recevoir des gens qui ne savent pas qui ils sont», explique un habitant.

«Même le maire ne savait pas que des immigrants allaient s'installer dans ce quartier», désespère un autre voisin.

Le mouvement qui les rassemble s'appelle Vox, ils disent qu'ils sont de droite mais les médias les décrivent un peu facilement comme d’extrême-droite. En quatre ans ils ont atteint dix mille inscrits, à Séville environ 400 personnes les suivent.

Une cinquantaine de personnes se rassemblent sur la place d'un quartier populaire de Séville pour demander publiquement au maire d'avoir des informations claires sur l'origine de 50 immigrants qui seront hébergés dans un ancien bâtiment, à quelques pas d'eux. © 2018 Bon pour la tête / Doménica Canchano Warthon

«L’immigration c'est un suicide pour l'Europe. Perdre l'identité d'un pays est très inquiétant, il a une solution si elle est arrêté. Nous nous opposons à l'immigration irrégulière, massive et nuisible à l'Espagne» explique Maria José Piñero, le président de Vox Sevilla. «Chaque jour, les gens prennent conscience des faits et se demandent ce qui va arriver à l'Espagne. Ils savent que la droite et la gauche sont dans la même ligne. Pour nous, la solution n'est pas de fermer les frontières, mais de créer des emplois dans leurs propres pays». Le poids politique de cette formation reste cependant minime. Elle n’est représentée dans aucun parlement, ni régional ni national. Jusqu’à quand?

Ce qui paraît certain, c'est que dans quelques années l'Espagne et tout le continent européen pourraient prendre un autre visage.

«Eurafrique» est non seulement le rêve géopolitique de l'ancien président du Sénégal, Léopold Sédar Senghor, mais le scénario conçu par Stephen Smith dans son livre: «Entre 1975 et 2010, vingt millions de Mexicains sont entrés aux États-Unis; avec leurs enfants, ils représentent maintenant dix pour cent de la population américaine. Si la migration africaine suit le modèle mexicain, nous serons dans cet ordre de grandeur: de 150 à 200 millions d'Afro-Européens d'ici à 2050».

L'Espagne se montrera-t-elle à la hauteur des défis qui se distinguent dans l'horizon commun des deux continents?

«L'immigration n'est pas une menace, c'est une opportunité si elle se produit de manière régulière et organisée» affirme tranquillement le Secrétaire d’Etat Consuelo Rumí. «C’est pourquoi il est important, ajoute-t-il, de renforcer la coopération avec les pays d’origine et de transit, de travailler avec eux à la mise en place de circuits sûrs et ordonnés des flux migratoires qui décourageront l’immigration irrégulière. D'autre part, nous devons garder à l'esprit que l'un des principaux problèmes auxquels l'Europe est confrontée est le vieillissement démographique, une tendance que pourrait endiguer l'arrivée de jeunes d'autres pays».

Il n'y a pas une solution, mais plusieurs

La plupart des personnes interrogées entre Almeria, Malaga et Algésiras partagent cette opinion. Quelles sont ces solutions? «Une arrivée organisée et un accueil digne de ce nom», nous dit Mario, chauffeur de taxi au terminal de bus à Malaga. La veille au soir, il s’est trouvé face à une scène répétée durant tout l’été. «Mais cette fois-ci, il y avait plus d’une centaine de migrants et ils ne savaient pas quoi faire. La Garde Civile leur a dit qu’ici ils trouveraient une organisation pour les recevoir, mais les structures sont saturées». Jusqu'au début du mois de septembre, Malaga a accueilli près de 1700 immigrants, beaucoup plus qu’en 2017.

Vue de nuit du port d'Algésiras. En 2018, jusqu’au 31 août, 28.000 migrants sont entrés en Espagne par les côtes andalouses, plus du double de l’an passé. © 2018 Bon pour la tête / Doménica Canchano Warthon

Il convient d’expliquer que, lorsque les migrants touchent terre espagnole, ils restent sous la garde de la Police Nationale pendant 72 heures au plus. S'ils sont marocains ou algériens, il est certain qu'ils recevront un ordre d'expulsion immédiat. Il y a des cas dans lesquels l'internement est décrété dans un CIE (Centre d'internement des étrangers). Les migrants subsahariens reçoivent un ordre d'expulsion. Un papier sans effet. Peu importe que ce rêve ne soit pas aussi «doré» qu’ils l’imaginaient, tout le monde reste.

Pour Luis Vargas Martínez, directeur général de la Coordination des politiques migratoires de la Junta de Andalucía, l’un des projets envisagés serait de dispenser une formation professionnelle ou universitaire, dans les pays d’origine des immigrés, comme condition préalable à l'entrée de ces personnes dans l'espace européen. «Mais c'est un problème qui prendra de nombreuses années, surtout compte tenu du fait que certains gouvernements européens utilisent le sujet pour l’emporter sur les formations politiques traditionnelles».

Trois mineurs restent aux terminaux de bus sans savoir où aller. «Une nuit, nous avons rencontré plus d’une centaine d’immigrants qui ne savaient pas quoi faire. La garde civile leur a dit qu’ils trouveraient une organisation pour les recevoir, mais les structures sont saturées», a déclaré un chauffeur de taxi à Malaga. © 2018 Bon pour la tête / Doménica Canchano Warthon

«Depuis que nous avons été confrontés à la «crise des cayucos», le ministère de l'intérieur a décidé d'installer à Almería des modules préfabriqués pouvant accueillir environ 150 migrants, pour un coût de 2,9 millions d'euros», explique-t-on à la Subdelegación de Gobierno de Almería, qui représente le gouvernement espagnol. Ce sont cependant les administrations locales qui se distinguent le plus par leur capacité à s’organiser.

«L'Europe a besoin de plusieurs plans Marshall», a déclaré le politologue et philosophe Sami Naïr lors d'une réunion publique fin août. «Nous sommes confrontés à un processus imparable créé par un contexte d'inégalité, de colonisation et de crises politiques et environnementales» dont ce continent a fait l'expérience, pour lequel l'Europe doit rechercher «une politique sociale publique commune».

En attendant, les Espagnols restent d’une remarquable sérénité. Ils font face. Pourquoi ne manifestent-ils pas, ou si peu, la peur «identitaire» qui se saisit d’autres pays, où d’ailleurs les immigrés sont infiniment moins nombreux?

Une explication bien partielle m’a été donnée par une dame andalouse: «Vous savez, nous avons aussi beaucoup émigré, nous nous nous sommes aussi confrontés à l’incompréhension des pays d’accueil. Nous comprenons mieux que d’autres ce qui arrive à ces gens…Mais c’est sûr, il y a des limites!».

Solidarité, oui, jusqu’à un certain point.


Retrouvez le dossier complet de l’opération migrations sur #OpérationMigrations

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