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ACTUEL / Hebdo régional

Mario Cortesi «La presse écrite va survivre!»

D ébut février, l’hebdomadaire gratuit bilingue «BIEL BIENNE», qui tire à plus de 100'000 exemplaires, fêtera ses 40 ans. Malgré ses doutes et ses critiques à l’encontre de l’évolution du métier de journaliste, son créateur Mario Cortesi pense que la presse écrite peut encore avoir de beaux jours.

C’est une maison jaune adossée à la colline et les pieds dans l’eau. A la sortie de Bienne, sur la route en direction de Neuchâtel, au 140, ce bâtiment de deux étages est depuis plus d’un demi-siècle le siège d’un des plus vieux bureaux de presse indépendants du pays. Il porte le nom de son principal créateur, Mario Cortesi: le «Bureau Cortesi». Se relancerait-il aujourd’hui dans une telle aventure? «Non. Le paysage médiatique a totalement changé. A l’époque, le journalisme d’investigation n’existait pratiquement pas en Suisse. Les bureaux de presse indépendant étaient inexistants. En 1965, lors de la création du bureau, nous étions si enthousiastes que nous croyions avoir réinventé le journalisme. Nous nous retrouvions chaque matin à 6 heures pour prendre le petit-déjeuner et discuter de ce que nous pourrions produire dans la journée.»

Sous écoute

En réalité, le 20 septembre 1965, ils étaient quatre à se lancer dans cette aventure: Mario Cortesi, donc, mais aussi son éternel compère Ludwig Hermann, Guido Noth et Ella Sollberger, qui vient de décéder. Leur but initial était d’assurer leur revenu professionnel au moyen d’une caisse et d’une infrastructures communes. Chaque jour, ils produisaient une page d’actualité régionale dans le journal bâlois Nationalzeitung. «Nous étions sans limites et capables de réveiller un conseiller fédéral à minuit pour avoir sa réaction. Rudolf Knägi disait de nous: "Ce sont les diables"», s’amuse-t-il. Plus tard, le chef du département fédéral de Justice et Police Kurt Furgler avait d’ailleurs donné son feu vert pour mettre sur écoute certains journalistes du Bureau Cortesi, surveiller leur courrier et même glisser des micros dans la salle de conférence…

En 1971, Mario Cortesi (avec l’appareil photo) et Franck A. Meyer. © DR

Séance matinale

A bientôt 78 ans, ce Biennois aux ascendances italiennes conserve une inextinguible foi dans sa profession. Tous les matins avant 7 heures, il est le premier à ouvrir les portes de son antre, invariablement tiré à quatre épingles. Dans la salle de conférence aux murs décorés d’affiches de films originaux, surtout de Charles Chaplin, autour d’une vaste table en bois, il dirige chaque matin la «conférence», à savoir la séance de rédaction quotidienne. Elle débute systématiquement…. à 7 heures 45 précises, heure à laquelle certains journalistes aimeraient pouvoir enfin se coucher!

«Aujourd’hui, je ne pourrais plus créer un tel bureau de presse. Serait-il encore concevable de pouvoir compter sur des journalistes prêts à travailler 7 jours sur 7 et 24 heures sur 24? Aujourd’hui, ils commencent par se poser les questions suivantes: Combien vais-je gagner? A combien de semaines de vacances aurais-je droit? Devrai-je travailler le samedi? Mes heures supplémentaires seront-elles payées?», soupire ce patron de presse qui gagne bien sa vie et dont les éditoriaux assument des positions assez conservatrices.

Un an après la création du Bureau Cortesi, la Télévision suisse alémanique mettait un équipement cinématographique à la disposition de ces passionnés de l’image. Un tournant pour cette entreprise qui allait faire de la production de films, des fictions et surtout énormément de documentaires et de films d’entreprises plutôt bien rémunérés, pour la Confédération, la SSR, des collectivités politiques ou des firmes privées.

Plumes réputées

Faire ses premières gammes au Bureau Cortesi, qui comptera jusqu’à plus de 50 collaborateurs, devient alors presque un must. Des plumes ayant laissé des traces indélébiles dans la presse suisse pousseront les portes du bâtiment de la route de Neuchâtel, comme par exemple Franck A. Meyer ou Peter Rothenbühler. Ils y ont d’ailleurs toujours leurs entrées.

Fait plutôt rare dans l’histoire des médias suisses: le Bureau Cortesi décide même dans les années septante de se lancer en politique. En 1971, pour tenter de mettre fin au clivage gauche-droite qui domine la vie politique biennoise, certains de ses membres décident de créer une formation politique «citoyenne d’orientation socio-libérale», l’«Entente biennoise». Plusieurs d’entre eux sont alors élus au parlement local, sans jamais cependant pouvoir franchir l’obstacle suivant et intégrer le Grand Conseil bernois.

Politique active

Cet engagement politique n’était pas anodin: il préfigurait aussi la volonté de ces journalistes de mettre un grand coup de pied dans la fourmilière médiatique de cette région où dominait de manière monopolistique le groupe de presse Gassmann. D’où le lancement d’un projet qui allait bouleverser le Landerneau politique et économique de la région de Bienne, du Jura bernois et du Seeland: créer un hebdomadaire gratuit entièrement bilingue diffusé dans l’ensemble de cette région. Le 2 février 1978, il y a donc presque 40 ans, BIEL BIENNE paraissait pour la première fois. Quatre décennies plus tard, il existe toujours et est imprimé à plus de 100'000 exemplaires. Son mode de production demeure immuablement le même: il ne recourt à aucune dépêche d’agence, repose sur des articles originaux et la totalité de ses articles sont traduits à l’interne, sans avoir recours à des traducteurs extérieurs.

Publicité

Et surtout: il demeure financé par la seule publicité. Non sans risques. «En 1980, quand nous avions décidé de faire un film pour dénoncer les dangers du tabac, nous savions que BIEL BIENNE perdrait les annonceurs présents dans ce secteur», se souvient Mario Cortesi. «Mais les journalistes avaient décidé de se serrer les coudes et de tous œuvrer à la réalisation de ce film. Résultat: Marlboro et Camel ont cessé de faire passer leurs annonces, mais notre film fut un immense succès: 70 millions de personnes en Europe l’ont vu et il a incité des dizaines de milliers de personnes a arrêter de fumer», rigole-t-il.

Mais cette indépendance a un coût et des limites. Les conditions salariales et sociales ont plusieurs fois été dénoncées par d’anciens collaborateurs du Bureau Cortesi et les syndicats. Et aujourd’hui, la crise du marché publicitaire l’oblige parfois à mettre son indépendance journalistique en sourdine pour ne pas heurter certains gros annonceurs. Les responsables du marketing n’hésitent d’ailleurs pas à tirer les oreilles des auteurs d’articles ayant pu heurter certaines grosses entreprises.

Salon de beauté

Les membres du «bureau», en quelque sorte son conseil d’administration, sont depuis longtemps les mêmes. Ils y sont allés de leur poche pour y figurer et ne se privent pas de varier leurs investissements. Certains d’entre eux avaient par exemple acheté un hôtel à Ibiza où tenir certaines de leurs réunions ou investi une partie de leur fortune pour créer un salon de beauté et de bien-être, le «Beauty Biel-Bienne». «Dans les deux cas, il s’agissait de coups de tête», affirme un des propriétaires du Bureau Cortesi, le graphiste Roland Fischer. «A Ibiza, c’était une occasion que nous ne pouvions pas laisser passer et en ce qui concerne le "Beauty Biel-Bienne”, cela nous permettait de disposer de notre propre endroit où nous prélasser», sourit-il en ajoutant: «Mais c’était notre argent personnel et personne n’était obligé de participer à de tels investissements.»

50 ans après la création du BC, Ludwig Hermann, Mario Cortesi, Ella Sollberger et Guido Noth (les 4 créateurs). © DR

En sursis

Cinquante-trois ans après sa création, le Bureau Cortesi sait qu’il est en sursis. Il ne compte plus qu’une vingtaine de collaborateurs (dont la moitié est active dans le domaine du marketing et de la publicité), n’engage de nouveaux stagiaires qu’au compte-goutte et ses journalistes sont soumis à des rythmes de travail parfois usants. De ses créateurs, seuls Ludwig Hermann et Mario Cortesi demeurent actifs. Ce dernier est de plus en plus désabusé. «Il y a bien sûr des exceptions et il existe toujours des journalistes d’investigations. Mais le journalisme en Suisse est devenu de plus en plus docile. Il n’a parfois carrément plus de crocs. Il manque de passion. C’est presque devenu un métier comme un autre. Le journalisme sérieux et responsable des années 80 et 90 est en perte de vitesse. Il est en voie de disparition», affirme-t-il.

Les limites d’internet

Mais paradoxalement, la presse écrite conserve selon lui une réelle chance de subsister. «Parce que les enquêtes d’opinion montrent que la publicité dans la presse écrite conserve sa crédibilité par rapport aux nouveaux médias. Plus de la moitié des personnes interrogées en Suisse expriment leur ras-le-bol face à la pub sur internet. Raison pour laquelle au lieu de céder à la tentation de la digitalisation à outrance, les éditeurs devraient se cibler sur les médias écrits de qualité. On a souvent annoncé la mort de certains, par exemple du livre, de la radio, du cinéma ou du cirque. Mais je crois que la presse écrite aussi va survivre parce qu’elle demeure un bon média. Internet ne remplacera pas les journaux. Il y a de la place pour les deux.» Raison pour laquelle ce patron de presse n’est pas près de raccrocher malgré ses 77 ans. Lequel vient de publier dans «son» journal un violent éditorial contre l’initiative «No Billag», une «action précipitée et irréfléchie autour d’une table de bistrot». Sa conclusion en guise de quasi-testament: «Le Bureau de Cortesi ne me survivra peut-être pas. Mais BIEL BIENNE, si. J’en suis sûr!»

Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr (présidente), Geoffrey Genest, Yves Genier, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud, Jacques Pilet, Chantal Tauxe (ordre alphabétique).

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