keyboard_arrow_left Retour
ACTUEL / POLITIQUE

La Pologne brisée

Q u’un candidat à la présidence l’emporte sur un autre, en Europe de l’ouest, cela ne porte pas à d’immenses conséquences. Ce qui vient d’arriver en Pologne est d’une autre nature. Ce sont deux visions du monde qui se sont affrontées avec une violence inouïe. Le président sortant Andrzej Duda l’a emporté avec 51,2 % des voix. Il est en fait «le stylo à bille» (comme on dit là-bas) du cacique Kaczynski, fondateur du PiS, parti ultra-conservateur, ultra-catholique et ultra-nationaliste. Son adversaire, le maire de Varsovie, Rafal Trzaskowski, de centre-droit, a su rassembler les opposants au régime actuel mais a échoué de peu. Une moitié de la Pologne est dans l’euphorie, l’autre dans la tristesse. Que retenir de cette joute?

Les Européens doivent savoir que cette élection a été faussée de multiples façons. Les médias d’Etat ont mené une campagne unilatérale pour Duda. Aucun débat entre les deux candidats n’a pu avoir lieu. Maintes tracasseries ont empêché de voter beaucoup de Polonais de l’étranger (plus de deux millions) et le résultat final a été proclamé avant le dépouillement de leurs bulletins. Toutes sortes de cadeaux ont été accordés aux entités locales favorables au pouvoir. Tandis que les villes réfractaires subissaient des coupes.

Ce qui n’a pas empêché une participation massive: 68 %! Un record absolu. Note réjouissante dans le tableau.


Lire aussi: Le 14 mars, j'ai quitté la Pologne


On n’imagine pas d’ici la violence des arguments utilisés par le PiS. Il proféra une foule de menaces au cas où l’opposition gagnerait. Les Allemands reviendraient en force, la finance juive internationale s’emparerait du pays, les mesures sociales seraient supprimées, l’âge de la retraite repoussé, la police serait désarmée, les homos feraient la loi, à l’école les enfants seraient initiés à toutes les sexualités dès leur plus jeune âge, c’en serait fini de la souveraineté polonaise, etc… Toutes présomptions bien sûr démenties par le challenger.

L’alliance de fait avec l’Eglise catholique a aussi joué. La plupart des prêtres ont pris parti pour Duda. Et la puissante organisation du prêtre intégriste Rydzyk a mis le paquet à partir de sa base de Torum, où il contrôle un empire médiatique et une «école supérieure de la culture sociale et des médias». Sa fondation a reçu de l’Etat 160 millions de dollars ces dernières années.

Mais le maintien d’un électorat pro-gouvernemental fort tient aussi à d’autres raisons. Ces cinq dernières années, la situation économique du pays s’est beaucoup améliorée. La campagne est prospère, en grande partie grâce aux subventions européennes. L’industrie se porte bien, bien que dépendante du sort incertain de la branche automobile. Les services sont florissants dans les villes. Un secteur high tech se développe à grande vitesse. Ombres au tableau: les prix flambent et les taxes augmentent à travers une fiscalité bureaucratique et pointilleuse.

La clé du succès du succès de PiS: on l’appelle le «500+», une allocation familiale de 500 zlotys (120.-) par enfant pour toutes les familles et d’autres aides aux plus pauvres. Au prix d’un endettement accru et d’une hausse des impôts. Cette politique sociale — que voulait poursuivre Trzaskowski — n’a pas empêché d’une classe de très riches, pas mécontents non plus du pouvoir sortant qui a largement répandu ses faveurs dans les cercles acquis à sa cause.

Que Duda et les siens aient porté de graves atteintes à l’indépendance de la justice, tout fait pour contrôler les médias, cela ne dérange pas trop une grande partie des Polonais. Ce qui leur importe, et cela se comprend, c’est leur situation personnelle du moment. Sans trop se préoccuper des perspectives d’avenir guère réjouissantes.

L’espoir du changement? Il vient d’abord des jeunes car on peut dire que ce sont les vieux qui ont assuré le succès de Duda. Des villes aussi, presque toutes ont vu l’opposition en tête. Même à Cracovie, si conservatrice et si catholique. Mais où l’intelligentsia a été heurtée par les manoeuvres du pouvoir pour mettre la main sur la culture et l’université.

La démocratie est une plante fragile. Elle peut être écrasée, elle peut aussi muter dans des formes qui dénature son essence. D’autant plus sur un terreau où elle a rarement réussi à pousser dans l’histoire. Elle l’est aussi dans d’autres pays où soufflent les vents des émotions collectives, où les pouvoirs savent manipuler les médias, où les contre-pouvoirs s’égarent souvent dans les polémiques stériles. La Pologne est un cas très particulier mais elle nous en apprend beaucoup sur les dérives politiques qui menacent jusqu’aux plus sages et vieilles nations démocratiques.

Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr (présidente), Geoffrey Genest, Yves Genier, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud, Jacques Pilet, Chantal Tauxe (ordre alphabétique).

© 2020 - Association Bon pour la tête | une création WGR