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SÉRIE / LETTRES AUX EUROPÉENS (1/3)

Le 14 mars, j'ai quitté la Pologne

I ls sont Européens et ont connu dans leur pays le confinement, les restrictions, les manœuvres politiques et les nouvelles règles sanitaires. Ils racontent.

Par Ewa Gwiazdecka, entrepreneuse, Varsovie


Quelques heures plus tard, mon pays fermait ses frontières «devant le coronavirus», notre ministre des affaires intérieures Mariusz Kaminski nous ayant expliqué que «ce virus nous est venu de l'extérieur. Il n’est pas né en Pologne […] donc si vous n'êtes pas citoyen polonais, ce n'est pas le moment de faire des excursions, ce n'est pas le moment de rendre visite à des amis, la frontière est fermée.» 

Les rues de Varsovie ont été désertées: les Varsoviens sont volontairement restés à la maison, bien que le nombre de malades dans la capitale ne dépassait pas 15 personnes. La peur qui régnait soudainement dans la ville, une sorte de crainte primitive pour la vie, n'était pas propice aux conversations ni aux adieux. 

Le même jour, j'ai traversé Berlin et Paris.

Mes compagnons du train pour Berlin se souvenaient de la loi martiale en Pologne (promulguée par le Général Jaruzelski le 13 décembre 1981). Et quand soudain notre train s’est arrêté en pleine campagne, nous nous sommes tous retrouvés au wagon-restaurant, terrifiés de ne plus pouvoir quitter la Pologne avant minuit, de ne plus jamais partir. Et comme dans le temps, nous avons tous été soulagés lorsque nous avons franchi la frontière. Comme si c’était la frontière de la vie normale.

Le soir du 14 mars, Paris était encore joyeux, mais quand deux jours plus tard Macron a annoncé le confinement, j'ai pensé que je n’arriverais jamais à fuir la fermeture. Depuis lors, de mon village français où je me trouve aujourd’hui, je contemple les limites de la liberté. Pourtant, mes pensées vont vers Varsovie.

Le gouvernement PiS (Droit et Justice) a introduit le confinement le 23 mars. Au départ peu contraignantes, les règles de confinement ont été restreintes la semaine suivante. Les personnes en quarantaine sont surveillées par une application téléphonique (le gouvernement utilise le terme de «prendre soin») et risquent une amende de 30'000 zloty (7'000 francs) si elles sortent. De fait, tous les Polonais subissent des contrôles répétés et s’exposent à une contravention s’ils sortent «sans besoin vital» (par exemple, 10'000 zloty soit 2'300 francs pour un garçon de 18 ans qui a roulé en vélo sur les boulevards qui longent une rivière ou 5'000 zloty pour un homme qui est sorti acheter une bière). Dans la même veine, les Polonais ont été particulièrement scandalisés par la fermeture des forêts dans tout le pays.

Le gouvernement s'obstine pourtant à vouloir organiser les élections présidentielles le 10 mai. Le 6 avril, les députés du parti au pouvoir ont fait adopter une loi sur le vote par correspondance, modifiant ainsi le code électoral en violation d’une jurisprudence de la Cour constitutionnelle, en vertu de laquelle aucune modification significative de la loi électorale ne peut être apportée moins de six mois avant les élections. Ne reculant devant rien, le président sortant Andrzej Duda, seul présent dans les médias, unique candidat à être autorisé à voyager, mène sans rival la Campagne. 

Duda, surnommé ‘le stylo du Pis’, signe toutes les propositions du gouvernement. Il est à ce titre le candidat idéal de Kaczynski, leader du PiS, qui est prêt à tout pour empêcher que l’opposition remporte les élections. Peu importe donc que le vote ne soit pas démocratique ou mette en danger la santé des Polonais, Duda doit gagner et gagner maintenant! Hors de question pour Kaczynski que le vote soit reporté à l’automne quand, en pleine crise économique, les chances du président sortant seront probablement beaucoup plus réduites.

En observant cette scène politique de mon village français, j'ai l'impression qu’une double narration s’installe: d'un côté, le visage fatigué du ministre de la santé nous avertit de l'augmentation des cas de Covid-19 et des décès qui vont bientôt nous frapper et promulgue de nouvelles restrictions (comme l’obligation du port de masques dans l'espace public, sanctionnée par des amendes élevées pour les contrevenants), à l’opposé, le premier ministre et la télévision publique nous assurent que tout est sous contrôle, et que les élections présidentielles ne sont pas menacées. Dans ce contexte, on pourrait se demander pourquoi les médecins ont l'interdiction de parler de l'épidémie

En attendant, alors que les manifestations sont interdites, le parlement s'occupe d'un projet de loi visant à durcir la loi sur l'avortement et à interdire l'éducation sexuelle à l’école.

Et, cerise sur le gâteau, la «nouvelle normalité», qui sonnera à partir du 20 avril comme la nouvelle devise de la Pologne: Isolement, Identification, Informatisation. Pas mal? Mais désormais vous pouvez aller dans la forêt!

Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr (présidente), Geoffrey Genest, Yves Genier, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud, Jacques Pilet, Chantal Tauxe (ordre alphabétique).

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