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ACTUEL / Terrorisme

La France face aux périls de l’«après-Daech»

E ntre esprit de résilience et volonté d’en découdre, un pays se déchire sur le sens et la réponse à donner aux actes terroristes imputables à la mouvance djihadiste. L’attaque mortelle au couteau contre des employés de la Préfecture de police de Paris, commise par un fonctionnaire musulman décrit comme radicalisé, forme, dans l’opinion, des camps de plus en plus irréconciliables. L’«islam» cristallise un nombre incalculable d’affects.

L’Allemagne fédérale est entrée dans les années de plomb de la décennie 70 comme elle en est sortie: en paix. Jamais la Fraction armée rouge, dite aussi bande à Baader, organisation terroriste d’extrême gauche, n’a mis en péril la concorde civile dans ce pays. Il n’en va pas de même en France avec Daech: la France connaissait des tensions identitaires avant l’apparition de l’Etat islamique; celui-ci plus ou moins disparu, ces tensions perdurent et paraissent même aggravées. Daech, en recrutant une partie de ses contingents parmi des Français de confession musulmane, entre autres des convertis, a révélé et comme accentué la manifestation d’un différend, non plus entre l’Est et l’Ouest, mais entre l’Islam et l’Occident, resucée, en plus intense, des «rapports Nord-Sud». C’était et cela reste l’intention du groupe Etat islamique: provoquer un clash des civilisations sur fond d’appartenances identitaires.

Si le problème en France n’avait été que Daech, il serait aujourd’hui réglé, comme il le fut en Allemagne fédérale du temps de la Fraction armée rouge, avec l’éradication de cette dernière. Daech n’est donc pas, en dépit du nombre de morts violentes qui lui sont imputables, le nœud du problème qui mine les rapports entre Français. Le nœud du problème est mental. Chargé de rancœur, il s’enracine dans l’Histoire, de la colonisation à l’immigration en passant par la décolonisation et ses conflits meurtriers. L’islam, à la fois refuge et domaine d’intervention, n’est qu’un des éléments de ce méli-mélo d’affects, certes spectaculaire et significatif. Mais l’islam n’est d’une certaine manière que le nom d’une cristallisation d’un rapport de force sur fond de déconvenues et d’amertumes.

L'enfant indésiré

Il faut bien avoir en tête que la deuxième génération de l’immigration maghrébine, celle qui sera à la fois la plus réceptive et la plus ciblée par l’islam politique, est l’enfant indésiré du divorce entre la France et ses anciennes possessions coloniales. Côté français, les indépendances actées, les politiques ont dû se dire que la société de consommation effacerait les blessures d’amour-propre. Il n’en a rien été, pas plus chez les arrivants que chez les accueillants. La France et l’Algérie, pour ne citer qu’elles, ne se sont pas accordé le temps de digérer un ressentiment qui, dès lors, n’en finit pas de macérer. Après le bruit des armes, on tira un trait sur les «événements». C’est qu’il n’y avait pas eu de guerre officiellement en Algérie – le reconnaître des années plus tard établissait une vérité factuelle, mais pouvait ajouter aux dilemmes identitaires.

Reposant sur ses deux piliers, le syndrome de persécution et la supériorité d’une religion censée coiffée toutes les autres, l’islam politique joua sans difficulté d’un ressentiment produit par l’Histoire. Il créa un «être musulman» somme toute artificiel, fondé sur une dialectique du «nous» et du «eux». Une identité musulmane conçue comme une juste compensation aux «injustices et humiliations», donnant lieu à un rapport de force dans le processus d’intégration, qui n’allait plus de soi, comme soumis à conditions. Que disait le Tariq Ramadan des années 1990, à ses auditoires des banlieues françaises, dont il avait senti la vulnérabilité et qu’il conquit facilement dans un tournis de sermons et les flatteries? «Vos pères sont humiliés.» (Propos extraits d’une vidéo dans laquelle le prédicateur genevois devise sur le parcours chaotique mais finalement salutaire de l’activiste noir américain Malcolm X).

Argument victimaire inaudible

Les attentats islamistes auraient dû mettre tout le monde d’accord. Bien que condamnés par chacun, y compris les musulmans cela va de soi, ils divisent. Notamment en raison d’interprétations différentes sur leurs causes (sociales pour la partie «banlieues», religieuses pour la partie «non banlieues», en résumant grossièrement). Mais aussi parce que les mots qui décrivent ce qui arrive sont tout l’enjeu. Ils hiérarchisent les responsabilités, établissent les causalités. Un mot pour autre change radicalement la donne. Ainsi, la poussière des attentats de septembre 2001 contre les Etats-Unis n’était-elle pas retombée que pour une partie des musulmans, le problème n’était pas l’islamisme armé (qui pouvait être une manœuvre de l’Occident… ), mais l’islamophobie.

Comme au temps de la guerre froide, les mêmes mots n’avaient plus le même sens selon les blocs. Sauf que cette fois-ci ce n’était plus des maréchaux soviétiques qui faisaient preuve de mauvaise foi face à l’échec patent du modèle communiste, mais, en France, des populations devenues d’un seul tenant «musulmanes», beaucoup par la volonté de l’islam politique, qui s’estimaient en butte à une hostilité générale dans un environnement sur lequel elles n’avaient pas prise – excepté les «quartiers» où des flics en roue libre venaient rejouer l’Algérie française, selon un récit orienté.

Certaines des réactions lues sur les réseaux sociaux après l’attaque au couteau – admise comme de type djihadiste – ayant fait quatre morts jeudi dernier à la Préfecture de police de Paris, attestent d’une inversion de la perception des «vraies victimes»: ces victimes in fine, selon ces commentaires, seraient les musulmans puisque les attentats commis au nom de l’islam les jettent en pâture à l’opinion, à tout le moins les stigmatisent – ce qui est indéniable et regrettable. L’argument victimaire est cependant inaudible, il fait fi de l’esprit de responsabilité face à la question idéologique: on ne peut pas se réfugier éternellement dans la posture de la minorité persécutée quand par ailleurs on pose l’islam comme un tout non négociable – la laïcité, plus simplement la vie en commun dans un régime unitaire comme la France, et même fédéral comme la Suisse, suppose une expression religieuse limitée, négociée, qui elle-même et selon le mot de Camus, s’empêche.

La colo et le Ramadan

Mais négocier à propos de la religion est perçu par certains musulmans ou leurs compagnons de route comme une soumission au colon que serait restée la France, qui n’aurait de cesse par ailleurs de «dévoiler les femmes» comme autrefois en Algérie. En juillet 2012, le Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF), une jeune structure déterminée, emmenée par un ancien trader, s’empare d’une affaire à laquelle il entend donner la dimension d’un scandale islamophobe. De quoi s’agit-il? Lors du mois de ramadan, des moniteurs musulmans encadrant une colonie de vacances dédiée à la pratique du surf sur la côte Atlantique, rompent l’engagement écrit pris avec la mairie communiste de Gennevilliers (Hauts-de-Seine, banlieue parisienne), stipulant qu’ils s’alimenteront et se s’hydrateront, pour prévenir tout risque de «malaise». Or ils décident de jeûner, faisant primer leur appartenance religieuse, quand ils auraient pu solliciter un avis religieux musulman (une fatwa) les exemptant de jeûner, à l’instar de sportifs musulmans participant à des compétitions internationales. Décision est prise de renvoyer les frondeurs de la colonie en question, qui requiert des moniteurs une parfaite condition physique. Le CCIF monte en première ligne, engage un bras de fer avec la mairie qui n’aurait aucune considération pour les musulmans.

Cet incident, le socialiste Jean-Paul Huchon, alors président de la région Île-de-France qui englobe Gennevilliers, le redoutait, avant 2010 déjà, pressentant que l’entrée prochaine de la période du ramadan dans le rail des vacances d’été lui vaudrait des problèmes. Le meneur de la fronde, que j’avais joint par téléphone après les faits, entendait imposer ses droits, disait-il, mais il admettait aussi, assez honnêtement, qu’il s’agissait d’une sorte de coup de com de sa part et de ceux qui, comme lui, n’avaient pas respecté leur contrat, contrairement à d’autres jeunes adultes musulmans ayant tenu parole.

Le plus surprenant, partant, le plus humain, c’est qu’il affirmait qu’il n’aurait pas pris ce «job» de moniteur dans une colo de trois semaines particulièrement exigeante physiquement si elle avait coïncidé temporellement avec plus d’une semaine de ramadan; ensuite, qu’il était de toute façon compliqué, comme musulman décidé en l’espèce à observer le rite, de faire une colonie de vacances en France pendant le mois de jeûne musulman, alors que la chose aurait été plus facile en Algérie, pays où l’islam est religion d’Etat, l’horaire sportif s’adaptant à la pratique religieuse. Le CCIF, dans cette affaire, avait comme voulu témoigner d’une persécution. Quelle sens, après cela, accorder au terme d’«islamophobie», qui recouvre tout à la fois la critique de politiques publiques, des avis sur l’islam et des actes proprement antimusulmans?

Pas de «musulman de gauche»

Il n’y a pas, en France, au sens institutionnel, de «musulmans de gauche» comme il y a des «cathos de gauche», pas d’équivalent de la revue Golias opposée aux conservateurs religieux. Il y a bien des sites musulmans, tels Oumma.com et Saphirnews, et ils ont certes fait du chemin, s’ouvrant à des courants musulmans spiritualistes et perdant par-là-même des lecteurs qui ne s’y reconnaissent plus, reprochant à ces médias un «égarement». Ces mêmes médias n’en cultivent pas moins une forme de prudence. Ils peuvent à tout moment être pris entre le marteau d’une hostilité aux musulmans et l’enclume d’une frange salafo-frériste, contrairement aux catholiques qui naviguent «chez eux» dans l’insouciance d’un confort identitaire allant de soi.

L’islam en France reste donc globalement conservateur. Les militants des «quartiers», prompts à se qualifier de progressistes non sans manifester, pour certains, des oppositions face à l’évolution des mœurs, adoptent ici une ligne défensive qui peut être vive dans l’expression. Pour des raisons, là encore, échappant à la religion stricto sensu. Ce sont alors des raisons sentimentales, tripales, relevant d’un tropisme anticolonial et d’un sentiment de culpabilité lié au fait qu’ils peuvent jouir sans entrave en France: les uns ont des mères qui portent ou ont porté le voile, une ou des sœurs le revêtant, un membre de leur famille est versé dans le salafisme quand eux-mêmes vivent sur un registre occidental…

Aussi, lorsque des femmes annoncent qu’elles officieront en tant qu’imams, face à un parterre indistinct d’hommes et de femmes dispensées de porter le voile, certains estiment que l’islam est en danger et le proclament aussitôt immuable, ou croient deviner derrière cette audace un coup des «sionistes» (la cause palestinienne n’autorise pas un «affaiblissement» de l’islam). L’islam est à leurs yeux le legs inviolable de la première génération de l’immigration, les parents, eux qui n’auraient pas eu le loisir de vivre leur religion comme ils le voulaient – les fils et filles en cette matière n’entendent pas «plier l’échine».

«Laïques racistes»

Ce courant militant de banlieue ne veut plus, Daech supposément défait, entendre parler d’«islamisme». Ce terme lui donne depuis toujours des boutons, croyant déceler en lui une arme «islamophobe» qui chercherait à entraver l’expression de la pratique musulmane. Peut-être effrayé par la radicalité de certains coreligionnaires musulmans, ce courant a préféré ne pas voir ou ne pas dire publiquement ce qu’il en était, niant ou minimisant le phénomène islamiste. Il n’y a pour lui qu’un narratif, celui du dominant-dominé. Il n’y a pour lui que le narratif dominant-dominé – celui de la sociologie de gauche – qui vaille. C’est pourquoi il en a tant après les militants laïques usant du vocable d’islamisme. Il les accuse de racisme. Invoquer l’«islamisme» serait désormais nourrir indirectement des attentats meurtriers contre des musulmans, comme celui d’un suprémaciste blanc en mars dernier en Nouvelle-Zélande. C’est l’effet terrible des attentats: il tétanise, il sème la peur, il attise les haines.

Une partie des Français ne veut pas de la poursuite de l’«islamisation» (un modus vivendi musulman en quelques lieux du territoire). Toute proportion gardée, la violence terroriste qui, selon les écrivains algériens Kamel Daoud et Boualem Sansal, entre autres, a favorisé, pour avoir la «paix», l’islamisation en Algérie, opérerait la même transformation en France ici ou là. L’islam politique, lui, ne parle pas d’«islamisation», mais de «réislamisation», qu’il a voulue en Algérie comme en France auprès de populations immigrées.

Musulmans républicains

Depuis les grands attentats de 2015 et 2016, la France vit officiellement sous le régime de la résilience, autrement dit de l’oubli progressif. Mais entre-temps, des attentats «sporadiques» (comme on a dit en Algérie après la décennie noire 90) mettent à mal cette résolution, noble et naïve, dont on a l’impression qu’elle s’effiloche de jour en en jour. Le discours offensif, frontal, d’Eric Zemmour, à la Convention des droites, fin septembre à Paris, en présence de Marion Maréchal, qui passe pour l’héritière de la pensée politique d’extrême droite, un discours diffusé en direct sur la chaîne LCI de manière presque irréelle et contre toute règle de prudence, sonnait comme une agression sinon contre les musulmans, du moins contre l’islam, qu’il juge incompatible avec la République. Le journal Le Monde a écrit à la suite de cela un éditorial employant contre le polémiste, déjà condamné pour incitation à la haine raciale, des termes de procès politique. Cela, de façon à produire un effet de souffle, pour ainsi dire vitrifiant, sur les «rédactions» lui donnant encore la parole.

Le discours d'Emmanuel Macron. © DR

L’attaque quatre fois mortelle du jeudi 3 octobre, commise par un fonctionnaire musulman manifestement radicalisé et dont le parquet antiterroriste est saisi, ne donne pas raison à Eric Zemmour sur sa résolution d’incompatibilité: l’islam et les musulmans sont solubles dans la République, la grande majorité aspire à une vie épanouie, aucunement hors norme. C’est pourquoi il importe que la religion soit découplée de la géopolitique, exempte d’esprit de supériorité et débarrassée de ses affects coloniaux – les indépendances marquent la fin d’une histoire qui ne peut être rejouée, sauf à s’enfoncer dans une logique d’ennemis héréditaires. La tuerie de la Préfecture de police de Paris, qui a donné lieu hier à un hommage aux victimes présidé par le chef de l’Etat Emmanuel Macron, lequel a appelé à «une société de vigilance» mobilisée contre «l’hydre islamiste», indique cependant au quotidien Le Monde, que la vitrification de la pensée et de l’analyse serait une victoire de la peur. Pointer en permanence du doigt la «fachosphère» est une facilité idéologique qui isole dangereusement les démocrates laïques. La France est aux prises avec les périls de l’«après-Daech», soit d’autres attentats et de possibles batailles rangées, dont l’horrible vision tient lieu pour l’heure et espérons-le pour toujours de garde-fou.


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Auteur de l'essai «Le livre des indésirés: une histoire des Arabes en France» (Le Cerf, 2019)

VOS RÉACTIONS SUR LE SUJET

1 Commentaire

@Reiwa 10.10.2019 | 09h54

«Toutes les actions politiques, militaires, et religieuses d'une certaine envergure nécessitent financement, et les pays financiers indirectement de l'extrémisme sont archiconnus. Il suffit que l'Occident, d'une seule voix, leur donne un ultimatum de 6 mois pour éradiquer le terrorisme sous peine de confisquer et bloquer tous leurs biens et leurs comptes bancaires en Occident - et le terrorisme s'arrêtera net, mieux, l'Islam pourra revenir à ses bons fondamentaux et enseignements d'une religion de paix et de croyance en un Dieu unique pour tous. »


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