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Initiative Monnaie Pleine

La fausse bonne idée

E lle semble attirante, l'idée de conférer à la BNS l'exclusivité de créer de la monnaie. Et pourtant, elle concentrerait l'octroi des crédits entre quelques mains. Au détriment de la souplesse du système actuel.

Comme il arrive souvent avec les initiatives populaires, Monnaie Pleine pose une bonne question et apporte une mauvaise réponse. La bonne question, c'est comment empêcher les banques de prendre des risques excessifs en accordant des crédits à l'excès, au point de provoquer une crise financière se concluant par une récession destructrice d'emplois. La mauvaise réponse, c'est de conférer à la Banque nationale le monopole absolu de la création de monnaie, et donc de l'octroi du crédit.

Parce que c'est cela que propose l'initiative: concentrer entre peu de mains la capacité de prêter de l'argent, en l'occurrence à la Banque nationale. Dans le système actuel, cette prérogative est partagée entre la BNS d'une part, qui crée de la monnaie et détermine le loyer de l'argent par la fixation des taux d'intérêt à court terme, et les quelque 230 banques commerciales actives en Suisse d'autre part, qui créent elles aussi de la monnaie lorsqu'elles octroient des prêts à leurs clients et fixent le loyer de l'argent applicable à chacun d'entre eux en fonction d'une foultitude de critères, à commencer par les conditions dictées par la BNS.

Le cuisant souvenir de la fin du franc fort

En clair, la banque centrale détermine les conditions générales: quand elle estime que l'économie peut progresser, elle maintient ses taux d'intérêt bas pour stimuler le crédit, et donc, les investissements, et les banques commerciales suivent. Et lorsque l'économie menace de surchauffe et que les banques prêtent trop, la BNS renchérit le loyer de l'argent pour ralentir la machine et les banques commerciales s'adaptent. Dans l'ensemble, ce système, basé sur le partage des responsabilités, ne marche pas trop mal si l'on en juge au fait que la Suisse est l'un des pays les plus riches du monde.

Si l'initiative Monnaie Pleine était appliquée, la BNS concentrerait l'essentiel des prérogatives. Elle aurait non seulement le monopole absolu de la création de monnaie, mais garderait, en plus, celui du loyer de l'argent. Une telle concentration de pouvoirs en bien peu de mains – la direction générale compte trois personnes, six lorsque l'on compte les adjoints – fait courir un risque non seulement à l'économie mais au pays tout entier. Que se passerait-il si la BNS prenait de mauvaises décisions? On se rappelle du tollé, et de l'impuissance publique, lorsqu'elle a abandonné le cours plancher en janvier 2015... Alors n'imaginons même pas ce qui se passerait si elle abusait volontairement de sa position!

Vilains gnomes de la Bahnhofstrasse!

Les partisans de l'initiative critiquent le pouvoir conféré aux banques commerciales du fait qu'elles peuvent aussi créer de la monnaie. Certes, mais c'est un pouvoir dispersé. Aucune n'en détient le monopole. Gagnent-elles de l'argent en créant de l'argent? C'est non seulement leur vocation, mais le bénéfice qu'elles en retirent est plutôt faible en regard de leurs autres activités: 5% environ de leur chiffre d'affaires, quelque 2,8 milliards de francs, selon une étude danoise mise en avant par les initiants. Alors que les résultats nets annuels de l'ensemble des banques oscille entre 50 et 60 milliards de francs par an, selon l'Association suisse des banquiers. Ouh, les vilains gnomes de la Bahnhofstrasse...

L'avantage de ce pourvoir dispersé, c'est la souplesse qu'il permet. Vous voulez un prêt? Vous allez voir une, deux, trois, quatre banques, autant que vous voulez. Chacune vous répondra en fonction de l'intérêt qu'elle verra de faire des affaires avec vous, mais avec sa propre marge de manœuvre. Et sans avoir besoin d'en référer à une Banque nationale, que l'initiative transformerait en incontournable bureau central des prêts.

Ah, un point encore: ce n'est pas parce que l'on est opposé à l'initiative Monnaie Pleine que l'on est inféodé au lobby des banques et d'Economiesuisse. On a le droit, aussi, dans ce pays, de manifester une opinion indépendante. Surtout si c'est pour répondre à la négative à une mauvaise proposition.

Yves Genier

Journaliste économique depuis le milieu des années 1990, historien de formation, Yves Genier est particulièrement int...

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