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ACTUEL / Niger (1/2)

La contre-productivité d’une loi européenne inadaptée

E n direct du Niger, Claudia Abbt, une Suissesse émigrée au Sahara central il y a bientôt 30 ans, nous partage ses analyses de la situation actuelle à Agadez, et en particulier les conséquences de la loi européenne interdisant la migration. Linguiste, ethnologue et responsable en ressources humaines de formation, Claudia Abbt s’est professionnalisée dans le tourisme et l’artisanat depuis qu’elle a quitté la Suisse.

Claudia Abbt


L’Afrique a toujours été un continent de mobilité. Depuis la nuit des temps, les populations fuient les guerres et les sècheresses. La révolution néolithique, le développement du commerce transcontinental et ses centres commerciaux, l’arrivée des colons, le développement de l’exploitation minière et l'introduction de l’administration territoriale forgent l’histoire du continent. Ces multiples facteurs ont amené des phases de sédentarisation partielle à travers l’Afrique, mais n’ont jamais su contenir la mobilité des gens. C’est elle qui fait vivre les économies africaines, et donc les Africains eux-mêmes, par le biais des caravaniers, des éleveurs, des transporteurs, des commerçants, des mineurs, des travailleurs dans les plantations, des saisonniers, des mercenaires, etc…

Le Niger est avant tout un pays agropastoral. Comme pour le reste du continent, sa construction économique, sociale et culturelle dépend de la mobilité de sa population. Les migrations saisonnières des Nigériens vers les grandes capitales du littoral atlantique au sud, ou bien les pays du Maghreb au nord sont historiques. Elles sont économiquement indispensables au développement des zones de départ des saisonniers, mais aussi aux espaces d’accueil. L’UEMOA (Union économique et monétaire ouest-africaine) et la CEDEAO (Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest) ont reconnu l’importance vitale de cette mobilité et ont conçu des règles communes applicables à la libre circulation des personnes et des biens au sein de tous les pays membres.

Changement de paradigme

Sous le régime Kadhafi, l’axe libyen était hermétiquement fermé pour ces migrants candidats au départ vers l’Europe. Ceux qui arrivaient quand même à passer entre les mailles des filets trouvaient rapidement un travail bien rémunéré en Libye et abandonnaient le rêve italien. D’autres, moins chanceux, se faisaient exploiter, ou pire encore, trainer dans des centres de détention où ils étaient vendus comme esclaves. Cette problématique n’est pas nouvelle, elle existait déjà il y a trente ans. Sauf qu’à l’époque, personne ne s’y intéressait. La Libye était dirigée d’une main de fer.

En effet, la chute du régime du Colonel Kadhafi a eu pour conséquence directe l’instabilité sociopolitique de la Libye, qui constituait un rempart important contre la migration irrégulière pour les pays européens. Avec la mort du Guide, ce rempart est tombé et a déclenché une véritable ruée vers les côtes méditerranéennes.

Les statistiques que l’on obtient de l’OIM ne sont pas fiables.

Très vite les jeunes d’Agadez sans emploi, issus des milieux Touaregs, Arabes et Toubou ont compris la situation et se sont organisés. Les différentes activités liées à la migration ont surgi: transports, hébergements, restauration et ainsi de suite. Lors des périodes particulièrement actives, on estimait une moyenne de 2000 départs depuis Agadez vers la Libye par semaine, soit 80 pick-up chargés de 25 personnes chacun. Donc un total de 8000 personnes par mois, essentiellement des étrangers. Mais on sait qu’il y a aussi beaucoup d’autres circuits qui ne passent pas par Agadez et c’est pour cela que les statistiques que l’on obtient de l’OIM (Organisation internationale pour les migrations) ne sont pas fiables. L’OIM recense uniquement les migrants qui passent par leur centre d’accueil à Agadez, ainsi que ceux qui passent par leur poste de contrôle sur la route vers la Libye. Des postes que les passeurs essaient d’éviter de peur que la gendarmerie ou bien l’armée les escroquent et leur demandent des droits de passage faramineux. La migration faisait vivre beaucoup de monde. On sentait une soudaine effervescence dans cette ville ralentie par l’arrêt du tourisme et des échanges commerciaux depuis la fermeture de la frontière algérienne. Un copain de classe au lycée de mon fils, à l’époque, se faisait faire un certificat médical de temps à autre pour vite faire un aller-retour en Libye avec quelques migrants.

Instauration d'une loi liberticide

En août 2016, le gouvernement nigérien met en vigueur une loi votée en 2015* interdisant le transport de migrants. Immédiatement, une traque sans répit est engagée contre les passeurs et les propriétaires des «ghettos», ces maisons qui servent de caches aux groupes de migrants en partance pour la Libye. 

Beaucoup de jeunes qui s’adonnaient au transport de ces migrants ont été surpris par l’application subite de cette loi. Plusieurs dizaines de ces jeunes sont emprisonnés et une cinquantaine de leurs véhicules immobilisés. Les autorités locales se trouvent acculées du fait qu’une grande partie de la population vivait des retombées de ce transport officiel qui, d’un jour à l’autre, est devenu un trafic criminel.

Cette nouvelle loi est en contradiction flagrante avec les protocoles signés entre l’Etat du Niger et l’UEMOA/CEDEAO qui reconnaissent la mobilité des personnes comme base fondamentale pour le fonctionnement des économies de ses pays membres et garantit la libre circulation dans lesdits pays. Dans une région où l’économie est déjà quasi morte, une intervention politique majeure comme celle-ci aura certainement des répercussions auxquelles les décideurs politiques européens n’avaient jamais pensé. Un impact que le gouvernement nigérien, toujours avide de fonds financiers et aveuglé par le montant de l’aide promise, ont sciemment ignoré. Cette loi et un véritable coup de poignard dans le cœur du fonctionnement d’une économie de la moitié d’un continent.

Projets bidons

A Agadez, nous sommes arrosés d’une série de projets bidons soi-disant destinés à renforcer l’intégration économique et sociale des jeunes. Des projets qui touchent différents domaines culturels de la ville et de la région d’Agadez, ainsi qu’une série d’actions pour lutter contre l’insalubrité de la cité. Des projets qui sont montés en toute vitesse, basés sur aucune recherche préalable pour définir les réels besoins et calibrer une feuille de route qui garantira le succès et la durabilité de ces actions. Des projets voués à l’échec dès le départ, qui traînent leur lot de déceptions et de frustrations.

Pire encore: les projets de reconversion des acteurs de la migration clandestine et l’argent qui devait venir en aide à la région n’arrivent pas, dans l’agacement général. Au point que, lors d’une réunion de tous les maires et de l’ensemble des conseillers régionaux, le président du conseil régional d’Agadez s’est exprimé ainsi, en avril 2017: « …Ces jeunes qui n'avaient que le transport des migrants comme travail l'ont laissé un temps parce qu'ils croyaient en nous, ils s'attendaient à une reconversion promise par le biais de ces projets annoncés. Mais rien ne vient! Nous ne pouvons plus les calmer avec des refrains creux. Ils nous accusent désormais d'être responsables de leurs maux. À mon humble avis, si ces projets de l'Union européenne continuent à ignorer les autorités élues de la région, eh bien, on va droit vers un fiasco. Il est préférable que les instigateurs de ces projets, qui ne nous servent à rien, plient bagages et retournent chez eux.»

De mal en pis

Depuis l’interdiction du transport des migrants vers la Libye et les rafles dans les «ghettos», au centre-ville d’Agadez, les passeurs se sont organisés autrement. Ils ont acheté des concessions dans les quartiers extérieurs de la ville et y ont installé leurs «ghettos» là-bas. Ils logent moins de personnes à la fois qu’avant. 25 personnes, juste le chargement d’un pick-up. Le départ se fait beaucoup plus discrètement, comme ils sont déjà en bordure de la ville. 

L’utilisation de voies détournées expose les migrants à plus de dangers et le nombre de morts dans le désert se multiplie. Afin d’éviter les contrôles et les arrestations, les migrants et les passeurs n’empruntent plus les principales routes de passage et se déplacent de nuit, ce qui rend la traversée déjà périlleuse du Sahara encore plus risquée.

Nous n’avons jamais compris pourquoi on nous impose ces projets. Notre région a toujours été une zone de passage, mais jamais une zone de départ. Ces projets pourraient même avoir un effet contraire: plutôt que de freiner la migration, ils pourraient pousser les jeunes à partir.


*En 2015, le Niger a adopté une loi criminalisant les activités liées à la migration, «à l’initiative de l’Union européenne et à son profit, ce qui en fait une loi européenne», selon Moussa Tchangari, président de l’ONG Alternative Espace Citoyens et observateur aguerri de la situation politique nigérienne.


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