keyboard_arrow_left Retour
Niger - Reportage aux portes du Sahara (2/4)

«La loi liberticide de l’UE est une agression qui ne dit pas son nom»

D epuis que l’Union européenne a fait de la migration son cheval de bataille, offrant du même coup un tremplin inespéré au populisme, la ville d’Agadez – aux portes du Sahel – n’a jamais autant attiré l’attention de l’Occident. Entre la détermination des migrants sur le départ et la détresse de ceux qui reviennent, les autorités locales se démènent avec un problème qui n’est fondamentalement pas le leur. Explications.

Derrière son bureau recouvert de plusieurs piles de documents, le maire d’Agadez affiche une mine déconfite. Voilà des mois que la problématique migratoire est sur toutes les lèvres, en particulier sur celles des journalistes qui défilent à la mairie de cette ville, dernier rempart avant le Sahara et l’Afrique du nord. Lorsqu’il me voit m’installer face à lui, Rhissa Feltou a donc bien du mal à dissimuler son ras-le-bol. J'imagine d'ailleurs qu’il n’aurait jamais accepté de me recevoir si je n’étais pas parvenue à lui mettre le grappin dessus, par le plus grand des hasards, lors d’une soirée privée quelques jours auparavant.

Ce qui a précipité sa ville dans la misère, c’est ce que Rhissa Feltou dénonce comme une ingérence de la communauté internationale. «Elle est flagrante, mais elle ne dit pas son nom, affirme-t-il. Depuis 2015, vous avez toute l’Union européenne qui a débarqué à Agadez, des députés aux commis en passant par les ministres. Tout le monde a défilé!»

Le maire d'Agadez se dit «perdu» et «complètement blasé» par la situation. © 2018 Bon pour la tête / Amèle Debey

En 2015, le Niger a adopté une loi criminalisant les activités liées à la migration, «à l’initiative de l’Union européenne et à son profit, ce qui en fait une loi européenne», confirme Moussa Tchangari, président de l’ONG Alternative Espace Citoyens et observateur aguerri de la situation politique nigérienne. Ainsi, les autorités locales se sont mises à lutter contre un phénomène constitutif de leurs traditions. En effet, dans cette zone charnière située entre la Libye, le Nigeria, l’Algérie, le Tchad, le Bénin, le Burkina Faso et le Mali, la migration a toujours fait partie de la dynamique locale. A sa création par des tribus berbères au XIe siècle, Agadez – dont le nom fait référence au «mouvement» – était précisément un lieu de passage. Un lieu stratégique de croisement entre les principales routes transsahariennes. Les activités migratoires aussi bien que les passeurs, les logeurs et les rabatteurs notamment, ont donc toujours existé dans cette zone située au nord-ouest du Niger. 


Le premier volet de notre reportage au Niger: «L'«asphyxie» d'Agadez, la belle du désert»


«C’est une région naturellement solidaire, naturellement hospitalière, où tout est fait pour que les gens transitent et passent, reprend le maire touareg. Donc cette loi est tout le contraire naturel, civilisationnel, relationnel et humain de la ville d’Agadez. Il n’y a pas plus liberticide comme loi! Elle est même contraire à l’Etat d’esprit de la Communauté (Communauté économique des Etats de l'Afrique de l'ouest, CEDEAO, ndlr.) qui est un espace plus vivant, plus réel que l’espace Schengen. L’Afrique de l’Ouest est la région où les habitants sont le plus souvent en déplacement. Depuis toujours, une partie de ma famille allait en Libye, au Nigeria, mais pas plus loin que là. Ils y vont, ils travaillent et ils reviennent.»

Depuis l’application de la loi, en 2016, la dynamique a changé et l’économie locale, principalement axée sur ces pratiques, est en chute libre. Et les aides promises par l’UE ne suffisent pas à atténuer le découragement de la population.

«On va à l’encontre du droit de libre circulation des biens et des personnes. On a fait de nous la frontière de l’Europe», Rhissa Feltou, maire d'Agadez

«Nous sortons de périodes déjà difficiles dans cette zone. Que ce soit à cause des conflits, de la fermeture des usines donc du manque de travail, de la crise en Libye et au Mali. Du jour au lendemain on nous dit qu’on arrête la migration et qu’il faut vite amener de l’aide pour atténuer les conséquences, explique, dépité, le maire d’Agadez. Entre temps, la loi produit des effets positifs pour ceux qui l’ont mise en place. Pour eux elle est efficace, puisqu’on a réduit la migration. Ils sont contents quand ils voient les chiffres!»

Et d'ajouter: «Pourquoi criminaliser la migration, qui a toujours fait partie des traditions africaines? On va à l’encontre du droit de libre circulation des biens et des personnes. On a fait de nous la frontière de l’Europe, s’emporte-t-il, c’est une agression qui ne dit pas son nom.» Rhissa Feltou en profite pour rappeler que la migration à destination du nord n'a jamais été aussi importante que depuis la mort de Mouammar Kadhafi, en 2011: «On a détruit tout un pays, toute une structure, toute une souche qui absorbait toute cette migration au départ. Qui était le rempart de la migration pour l’UE. La migration a toujours existé, mais pas autant que depuis la dislocation de la Libye.»

Quêtes sanglantes, périples suicidaires

Pourtant, si on observe les flux migratoires, on constate que la plupart des mouvements se produisent à l’intérieur même du continent africain1. L’Europe, qui n’est que peu touchée en comparaison de l'Afrique, a pourtant trouvé un allier en la personne du président nigérien, Mahamadou Issoufou, qui permet l’installation de bases militaires destinées à lutter contre un problème avant tout européen. Et si le nombre de candidats à la traversée de la Méditerranée est en baisse, il n’a pas disparu pour autant. Depuis l’application de la loi, il est simplement devenu plus dangereux pour les acteurs de ce business mortifère de se livrer à leurs activités. Les routes sont plus longues, plus difficiles, les cas d'abandon dans le désert sont en hausse. Les passeurs ont adapté leur mode opératoire. 

«Ils sont nombreux ces jeunes africains qui ont eu le désert comme dernière demeure et le sable comme linceul», Ibrahim Manzo Diallo, activiste

Lors d'une conférence à Osnabrück, en Allemagne, Ibrahim Manzo Diallo, membre lui aussi d'Alternative Espaces Citoyens, a dénoncé l'indifférence des pays du nord face aux «voies suicidaires» empruntées par ces migrants devenus illégaux, rapporte Aïr info: «Ce n'est pas seulement la mer qui tue. Ils sont nombreux ces jeunes africains qui ont eu le désert comme dernière demeure et le sable comme linceul. Pourquoi personne n'en parle?» a martelé l'activiste, également membre d'Alarme Phone Sahara, une association de promotion des droits des migrants.

C’est dans des ghettos, situés à l’extérieur de la ville, que les migrants sur le départ attendent qu’on vienne les chercher.

Dans les ghettos, les migrants sur le départ, désormais considérés comme des criminels, vivent dans des conditions plus que précaires. © 2018 Bon pour la tête / Amèle Debey


Les trois hommes que j'ai rencontrés là-bas (un Ougandais, un Centrafricain et un Malien, âgés de 35 à 40 ans) partagent leur petite habitation d’argile avec une dizaine d’autres personnes depuis plusieurs mois. Ils se nourrissent comme ils peuvent, en faisant des petits boulots en ville, lorsqu’ils parviennent à en trouver. Eux non plus ne sont pas particulièrement heureux de devoir répondre à mes questions. La tension est palpable. Bien sûr qu’ils sont au courant des risques, s’énervent-ils, mais «la route du succès est pavée d’embûches». L’un d’entre eux est déjà parvenu jusqu’en Libye, en échange de la somme de 8000 euros, affirme-t-il. Mais il a été intercepté par les autorités qui l’ont ramené à Agadez. «Dans mon village, les Européens sont chez eux, m'interpelle le Malien. Pourquoi est-ce que les Occidentaux peuvent aller et venir tranquillement chez nous, alors qu'ils nous interdisent de faire la même chose?» En discutant avec ces hommes aussi inconscients que déterminés, on comprend bien vite qu’il est vain de continuer à regarder cette problématique avec nos yeux d’Européens, car notre échelle de résilience n’a pas la même graduation.

«J’aime bien quand les gens disent ‘oh, vous savez, l’Europe c’est pas le paradis’. C’est bien de le dire, mais comparé à ici, c’est presque le cas, m'expliquait encore Moussa Tchangari, lui-même journaliste, quelques jours auparavant. Rien que par rapport au respect des droits, on ne peut pas comparer. Ici les gens sont parfois brimés, il y a beaucoup d’injustice. Je ne dis pas qu’il n’y en a pas Europe, mais moins qu’ici. Il y a plus d’espace de liberté et de possibilités en Europe. D’ailleurs, si les Européens ne veulent pas que les gens viennent, c’est bien qu’il y a une raison. Ils pensent qu'on va nuire à leur équilibre.»

Illégaux ou pas, les convois de migrants en partance pour un ailleurs défilent à la nuit tombée.
© 2018 Bon pour la tête / Amèle Debey

Aide au retour

Les migrants qui cherchent à rejoindre l’Europe passent soit par la Libye, soit par l’Algérie, après avoir traversé le désert. Mais si certains semblent bien décidés à persister dans leur espoir d’une vie meilleure en Occident, d’autres ont préféré renoncer et tentent désormais de rentrer chez eux, souvent après avoir vécu des expériences terrifiantes tout au long du chemin. Ces migrants sont pris en charge par l’Organisation internationale de la migration (OIM) qui a inauguré un centre à Agadez en 2016, attirant ainsi de nombreux politiciens et journalistes occidentaux, dont la conseillère fédérale, Simonetta Sommaruga.

Dans le centre, la plupart des migrants préfèrent attendre à l'extérieur, couchés sur des genres de terrasses. © 2018 Bon pour la tête / Amèle Debey

Dans ce centre, d’une capacité de 1000 personnes (capacité dépassée en temps de crise), les migrants sont accueillis et triés. Ils sont ensuite enregistrés dans le système qui compile et analyse leurs informations personnelles. Si leur identité ne peut être vérifiée – la moitié d’entre eux ne sont plus en possession de leurs papiers – des vérifications sont effectuées auprès de leur ambassade d’origine. Le personnel de l’OIM se charge alors de récupérer les papiers d’identité qui leur permettront de rentrer chez eux. Les migrants sont nourris, logés et reçoivent des soins médicaux ainsi qu’un suivi psychologique et les frais de retour sont pris en charge par l’organisation, financée par plusieurs bailleurs dont l’UE, les Etats-Unis, les Pays-Bas, ou encore la France. Depuis le 1er janvier, l'OIM a récupéré environ 3000 migrants dans le désert.

A Agadez, des rumeurs faisaient état d’abus au sein du centre. Certaines personnes se feraient passer pour des migrants afin de profiter d’un retour chez eux tous frais payés. D’autres ne respecteraient pas le marché exigeant de leur part une volonté de rentrer dans leur pays d’origine et tenteraient à nouveau leur chance une fois remis sur pieds. Des hypothèses que Maurice Miango-Niwa, le responsable du centre, balaie d’un revers de main plutôt agacé. Il faut dire que l’OIM aussi a vu défiler son lot de journalistes. 


Depuis sa création, le centre accueille médias et officiels presque tous les jours. © 2018 Bon pour la tête / Amèle Debey


Tout d’abord, l’aide accordée par l’organisation est unique, explique-t-il, elle n'est mise en place qu'une fois par personne. Et puis les migrants sont obligés de rentrer chez eux puisqu’ils bénéficient d’une escorte jusqu’à leur point d’arrivée et que les autorités de leur pays d’origine sont tenues au courant de leur trajet. Quant aux doutes sur la véracité de leurs récits, Maurice rétorque que chaque arrivant doit s’astreindre à un questionnaire spécifique. De plus, souffle-t-il, il est difficile de simuler la colère que l’on lit dans leurs yeux après ce qu’ils ont vécu. «Si vous avez l'air Algérien, leur réaction ne se fait pas attendre», explique Maurice, en précisant que la situation peut très vite s’envenimer. 

Différents tableaux accrochés sur la façade du centre. © 2018 Bon pour la tête / Amèle Debey

Car si les cas de maltraitances, de tortures, d'esclavagisme ou encore d'enfermement des migrants en Libye sont connus, l'Algérie ne serait pas en reste. Les émigrés qui y cherchent du travail seraient envoyés sur des chantiers, exploités puis abandonnés au beau milieu du désert, sans salaire et sans effets personnels. Le jeune guinéen Mamadou Oury Barry, 23 ans, croyait pouvoir trouver un moyen de subsistance temporaire en Algérie. Il a déchanté. Revenu en Afrique subsaharienne après un an de dur labeur et de traque interminable par les autorités, Mamadou souhaite désormais rentrer en Guinée.

Ecoutez l'interview de Mamadou au centre de tri de l'OIM d'Agadez:



Certains des migrants qui ont sollicité l'aide de l'OIM ne sont pas en mesure de rentrer chez eux, soit parce qu'ils sont dans un état trop préoccupant, soit parce que le contexte politique de leur pays d'origine est trop instable et risquerait de mettre leur vie en danger. Ces personnes sont triées par l'OIM et leur cas devient ensuite la responsabilité du Haut commissariat aux réfugiés, (HCR), qui essaie de leur obtenir l'asile au Niger. «Une fois qu’on les a identifiés, on les informe qu’il y a une alternative à la fuite. Ils peuvent faire des demandes d’asile au Niger, afin de bénéficier de la protection internationale. Une fois que c’est fait, nous pouvons leur chercher d'autres solutions», explique Davies Kamau, le chef de la sous-délégation du UNHCR à Agadez. Ce dernier m'explique que le Niger a déjà accordé l'asile à 60'000 réfugiés, mais aucun n'est installé à Agadez. Du moins pour l'instant: «Nous avons ici 16'000 Soudanais qui fuient le Darfour dont le cas va être examiné prochainement.»

Selon Davies Kamau, la loi de 2015 n'a pas foncièrement empiré les conditions de transit des migrants, mais la position de l'Union européenne ne le convainc pas pour autant: «Je peux comprendre que l’UE n’ait pas envie d’assumer ce poids, mais le fait est que la plupart de ces pays ont signé la convention de 1951 (Convention de Genève, ndlr.). Ils défendent les droits de l’homme et l’un des droits fondamentaux est le droit d’asile, martèle-t-il. Les Européens doivent ré-examiner leurs propres lois!»

A noter qu'avant l'intervention de l'OIM, il n'existait pas de camps de réfugiés à Agadez. Ceux-ci étaient directement intégrés à la population. Aujourd'hui, la ville compte deux camps de réfugiés.


Les chiffres de la migration

Au sein même de l'Afrique, la migration interne concerne 70 millions d'Africain, tandis qu'ils n'étaient qu'un peu plus d'un million et demi à être établis dans un pays membre de l'UE en 2005, selon les indicateurs de l'OCDE. La migration en direction de l'Europe représentait donc alors 2,6% du total des émigrés africains.

Selon le programme des Nations Unies pour le développement (PNUD), seules 37% des migrations dans le monde ont lieu d’un pays en développement vers un pays développé. La plupart des migrations s’effectuent entre pays de même niveau de développement. De plus, l'immense majorité des migrants se déplacent à l'intérieur même de leur propre pays.

Selon le HCR,  7% des migrants (15 millions de personnes) seraient des réfugiés. Leurs principales régions d’origine ont aussi été les régions d’accueil de 75 à 93% des réfugiés.


Et en Suisse?

Depuis la Suisse, les requérants d'asile déboutés ou ceux désireux de bénéficier d'une aide au retour se voient attribuer un certain montant en fonction de leur durée de séjour en Suisse et de leurs ambitions une fois rentrés dans leur pays d'origine (1000 CHF par adulte et 500 CHF par enfant à partir de trois mois de séjour en Suisse – moins si les personnes repartent avant). Une aide matérielle pouvant aller jusqu'à 3000 CHF peut également être fournie en fonction des projets de chacun. Ceux-ci doivent au préalable être validés par le Secrétariat d'Etat aux migrations (SEM) et vérifiés ensuite par l'OIM. 

Dans 3,5% des cas, les bénéficiaires de cette aide au retour reviennent en Suisse. Il s'agit essentiellement de ressortissants des Balkans, selon les chiffres du SEM. 

A ce jour, environ 91’000 personnes sont rentrées dans leur pays d'origine grâce à l'aide au retour, dont 1303 en 2017. Les principaux pays de provenance des personnes rentrées en 2017 étaient l’Irak avec 96 départs, l’Afghanistan: 49, la Turquie:46, l’Algérie:38, la Gambie et la Somalie avec chacun 33 départs.

Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr, Geoffrey Genest, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud (président), Jacques Pilet, Chantal Tauxe, Faridée Visinand, Ondine Yaffi (ordre alphabétique).

© 2018 - Association Bon pour la tête | une création WGR