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ACTUEL / Economie

Investissements chinois: les nouvelles Routes de la Soie

2017 nous a catapultés dans l’année du coq, considérée dans l’empire du Milieu comme une période de grandiloquence et d’organisation logistique. Au prix d’efforts soutenus et bien orientés, le triomphe et le succès pourraient donc bien être décrochés durant cette année «dīngyǒu». Non, oublions le conditionnel: la Chine vient de lancer son ambitieux programme d’investissements surnommé «La Nouvelle Route de la Soie» avec, comme hors d’œuvre, un forum réunissant 29 chefs d’Etat et les représentants de 130 pays...

Le forum se nomme «The Belt and Road Forum for international Cooperation» et cette notion de ceinture (belt) tendrait à nous le faire voir plutôt sous l’angle d’un enserrement que dans le parfum des épices des premiers aventuriers de la route de la Soie. Le but annoncé par le gouvernement chinois est d’atteindre «une coopération internationale plus efficiente ainsi qu’un système international de gouvernance plus raisonnable et équilibré». Enoncé de la sorte, cela sonne presque comme un programme de bienfaisance et d’équité sociale internationale. Dans les faits, il s’agit plutôt de discuter des nouvelles routes commerciales et des investissements que la Chine prévoit pour commercer avec l’Europe et l’Afrique en passant par l’Asie Centrale et créer l’infrastructure nécessaire à l’expansion du commerce chinois. Les investissements initiaux envisagés pour financer ces nouveaux projets énergétiques, portuaires, ferroviaires ou routiers devraient dépasser le billion de dollars (si, si… douze zéros!).

L'ironie du pendule de l'histoire

La route de la Soie s’est surtout développée sous la dynastie Han (220 avant J.-C.) puis sous la dynastie Tang (618-907 après J.-C.). A partir du XVe siècle, suite à la chute de Constantinople et les multiples dangers encourus par les voyageurs sur ce tracé, elle est progressivement abandonnée. En réalité, elle n’a jamais été une route très pratiquée mais elle restée gravée dans l’imaginaire collectif en raison du côté magique et fantastique de l'aventure qu'elle supposait.

Le plus intéressant, c’est que la fin de la Route – terrestre – de la Soie n'a pas sonné l’apogée de la suprématie marchande chinoise. A l’époque des grandes découvertes et du développement du transport maritime, l’amiral Zheng He, eunuque musulman, ouvrait une voie de communication maritime par l’Asie du Sud-est à l’Océan Indien vers le golfe persique et les côtes africaines. La Chine était donc à la pointe de l’innovation et du commerce alors que dans le même temps l’Amérique n’avait toujours pas été découverte et que la Russie venait à peine de se libérer du joug des Mongols.

Et voilà qu’à la fin du XVe siècle, la Chine impériale interdit à ses sujets de construire des navires de haute mer et de quitter le pays. L’empereur Hongxi aurait même brûlé la flotte existante abolissant ainsi toute forme d’export. Au même moment, Vasco de Gama atteignait les Indes désormais désertées par les Chinois…

Pourquoi ce repli chinois? Une explication souvent avancée serait que le nouvel empereur était un xénophobe férocement nationaliste qui pensait que la Chine ne devait dépendre d’aucun autre pays et que le commerce avec l’étranger n’était que le signe d’une dangereuse faiblesse. De nos jours, cela aurait peut-être sonné comme «America …», ah non pardon, «China first»! C’est toute l’ironie du pendule de l’histoire.

Avec l'appui des crédits gouvernementaux

Aujourd'hui, la Chine est définitivement intéressée à investir et achète à tour de bras. A commencer par des territoires cultivables partout au monde: le pays exploiterait entre 10 millions (selon Land Matrix) à 30 millions d’hectares de terres agricoles hors de ses frontières.

Mais aussi des ports industriels qui semblent savamment disséminés sur l’échiquier mondial.

L’appétit chinois pour les investissements industriels, flagrant, montre aussi son besoin d’acquérir rapidement des technologies bien établies et de nouveaux brevets. Citons en vrac les marques les plus emblématiques: Pirelli, Volvo, Motorola, General Electric appliances, Club Med, MG Rover, Deutsche Bank (10%) et bien sûr Syngenta rachetée pour 43 milliards de dollars par ChemChina. Au cours de la seule année 2016, la Chine aurait acquis pour 246 milliards de dollars de compagnies étrangères, selon Bloomberg. Ces acquisitions sont réalisées à crédit avec l’aval des grandes banques sous domination de l’état. La question reste de savoir si ce soutien indirect de l’Etat chinois représente une distorsion de la concurrence.

Même si plusieurs média ont annoncé au début de l’année que le gouvernement chinois cherchait à endiguer les investissements à l’étranger afin de diminuer la sortie de capitaux et donc de juguler la dépréciation du yuan, les acquisitions présentant un intérêt stratégique semblent toujours encouragées. 

Suisse: l'onde de choc Syngenta

Les rachats dans l’industrie horlogère suisse (Corum, Dreyfuss ou Eterna) n’ont pas vraiment réveillé les consciences helvètes. Les reprises de fleurons de l’industrie hôtelière (Hôtel Palace de Lucerne, Le Mirador de Chexbres ou plus récemment le Royalp à Villars, pour n’en citer que quelques uns) n’ont pas davantage agité les esprits. Serait-ce dû au fait qu’aucun investisseur suisse cherchant un rendement positif à court ou moyen terme ne se lancerait dans le rachat d’un hôtel? Les taux de remplissage et les investissements faramineux nécessaires à la bonne marche d’un palace rendent cette industrie financièrement peu intéressante si l’on se borne à regarder les chiffres.

Par contre le rachat de Syngenta semble avoir créé une onde de choc. ChemChina ne porte pourtant pas aux yeux du public suisse le préjudiciable passif de Monsanto, qui était aussi sur les rangs pour reprendre ce fleuron de l’industrie chimique et agroalimentaire. Toutefois, quand une compagnie suisse qui emploie 28 000 personnes dans le monde dont 3000 en Suisse et qui présente un intérêt stratégique se fait reprendre par un groupe étranger et disparaît de la bourse suisse, on est en droit de se demander qui bénéficie de cette reprise.

En avril 2016, Mme Maya Graf du Groupe des verts interrogeait le Conseil fédéral en demandant notamment ceci: «Quelles garanties sont-elles données pour que le siège de Syngenta, qui compte quelque 2500 postes en Suisse, ne soit pas transféré en Chine? Avant même de donner son accord au rachat, le Conseil fédéral ne devrait-il pas exiger un engagement allant au-delà d'une déclaration d'intention non contraignante de maintien des emplois dans notre pays?»

La réponse du Conseil fédéral laisse songeur mais atteste d’une grande lucidité et franchise:

«Il n'est pas possible de garantir durablement chacun des emplois d'une entreprise. D'après le prospectus d'offre, Syngenta envisage de maintenir son siège en Suisse, même après la reprise par ChemChina. Par ailleurs, le Conseil fédéral n'a aucun moyen juridique d'exiger des garanties dans ce sens.»

Les employés de Syngenta sont inquiets et craignent que les Chinois ne soient tentés de profiter de la richesse, en licences et brevets, engrangée par cette reprise pour ensuite rapatrier la capacité de production d’ici quelques années en Chine. Certains prétendent que le know how suisse est irremplaçable mais les Chinois ne sont-ils pas passés maîtres dans l’art de la copie?

Où est passé notre appétit du risque?

L’argument qui est souvent mis en avant est la réciprocité donnée à la Suisse et la possibilité d’investir pour nos entreprises dans un pays en pleine croissance de 1,4 milliard d’habitants. Certaines compagnies suisses tentent de franchir le pas. Mais l’accès au marché chinois reste très difficile et les Européens se plaignent des restrictions imposées par les Chinois et de ce que les normes internationales ne soient pas respectées. Il est notamment très souvent relevé que le système juridique chinois est opaque avec des lois souvent ambigües. Par exemple, la nouvelle législation sur la cybersécurité, qui doit entrer en vigueur très prochainement, pourrait poser un problème majeur pour bon nombre de compagnies étrangères et il est encore difficile de prévoir de quelle manière elle sera implémentée.  

Pourtant juger les Chinois en les traitant de néo-colonialistes et rester à pleurer sur notre sort ne produira, on s'en doute, aucun effet positif. Les Chinois prennent des risques en investissant dans des industries (l’hôtellerie de luxe par exemple) qui ne rapporteront rien à court terme. Ils se font dégrader par des agences de notations goguenardes (étrangement, toutes les grandes agences de rating sont américaines) et continuent, inlassablement, à travailler à la grandeur de leur industrie. Aurions-nous donc perdu l’appétit du risque en Occident et ne penserions-nous qu’à nous vendre au plus offrant au lieu d’encourager, par un accès facilité au crédit, les projets innovants?

Gardons tout de même en tête que le jeu stratégique chinois est le go. Contrairement aux échecs, il ne s’agit pas de prendre une prise royale mais bien d’entourer subtilement un territoire ennemi. Le groupe de pièces de l’adversaire perd alors sa dernière liberté et il est retiré du plateau de jeu. Qui nous empêche de nous affirmer et construire de nouveaux territoires en exigeant une réciprocité des règles du jeu.







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