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Actuel / Les 30 ans de la Chute du Mur de Berlin (2/2)

«L’Allemagne de l’Ouest a annexé l’Allemagne de l’Est»

D euxième et dernier volet de notre reportage à Ilmenau, en ex-RDA. Les habitants de cette ville rhabillée de neuf se remémorent les heures décisives, affirment leur identité.

En sport, Ilmenau est réputée pour ses lugeurs, 7 champions olympiques, surtout avant la chute du mur, des héros sous la RDA. Un sport dangereux, passion intacte de Roland Hollaschke, ancien lugeur lui-même et entraineur des plus grands, conservateur d’un musée dédié à la luge et au bob qui devrait s’agrandir prochainement. La ville le lui a promis. La RDA réapparaît dans des boutiques de souvenirs, dans cette roulotte rouge datant de 1974, que Dietmar Kersten, 36 ans, sympathisant de la CDU et magicien à ses heures, a retapée de ses mains. Il y vend notamment des cornets «Softeis», des glaces sans crème, «Original DDR.»

Musée de la luge et du bob, Ilmenau. © Antoine Menusier

Un vieil homme tout massif, barbe et cheveux d'Ancien Testament, s’approche: «Je hais les Verts», éructe-t-il à la vue d’une pancarte électorale fixée à un lampadaire. Bûcheron à la retraite, il fustige les limites posées par les écologistes, formation plutôt modeste en ex-RDA, perçue comme un «parti de l’Ouest», contrairement à Die Linke et l’AfD. Pour notre Moïse des bois, pas de doute, l’exploitation forestière, c’était mieux avant.

«L’Allemagne de l’Ouest a annexé l’Allemagne de l’Est», balance Peter Scharff, recteur de l’Université technique (TU) d’Ilmenau, l’ex-Hochschule, autant d’étudiants originaires de l’Ouest que de l’Est de l’Allemagne, les Chinois formant le contingent étranger le plus fourni. En poste depuis 2004, affichant une bonhommie d’aubergiste, ce chimiste originaire de Basse-Saxe, enfonce le clou: «La Treuhand, l’organe tout-puissant chargé de restructurer l’économie est-allemande après la Wende, rachetait des usines au prix d’un euro symbolique et les fermait aussitôt pour ne pas faire de concurrence à des entreprises à l’Ouest.» Venant d’un représentant de cet Ouest qui a tout payé, tout changé et, au passage, coupé pas mal de têtes aussi, l’autocritique a tout d’une formule de politesse.

Dans une pièce du rectorat, deux «Allemands de l’Est» ayant échappé aux purges se sont joints à Peter Scharff: le vice-recteur Jürgen Petzoldt, en veston standard de prof, et, tout de jean vêtu, Ralf Weber, membre d’un conseil culturel entre autres chargé d’élaborer des événements pour les étudiants. «Je me sens un peu perdu aujourd’hui, il y avait autrefois plus de structure», ose Ralf Weber. «Certes, il fallait se méfier des voisins, se protéger, mais entre nous, il y avait de l’entraide, de la solidarité», enchaîne Petzoldt – ces mots d’entraide et de solidarité, que de fois les aurai-je entendus à Ilmenau, en opposition à la montée des «égoïsmes». «L’esprit est de longue date au rassemblement», ponctue le recteur, soucieux d’un bon esprit.

«Marxismus Leninismus»

En septembre 1990, Michael et Isolde Schäfer reçurent un appel alarmiste de Berlin-Est: le changement de régime pouvait leur être fatal. Les Schäfer n’étaient pas membres de la Stasi, la Sécurité d’Etat synonyme de flicage généralisé et de carrières brisées, mais ils avaient leur carte au parti communiste, le SED. De plus, ils appartenaient au groupe «Marxismus Leninismus» de la Technische Hochschule. Elle traitait de littérature, lui de peinture. Art et propagande, en somme. Leur sort était scellé. Mais ce fut pour eux moins grave que redouté. Ils perdirent certes leurs emplois respectifs à la Hochschule mais ils en retrouvèrent un très vite, à la caisse d’épargne pour elle, dans l’administration locale pour lui.

Ils me racontent ces moments décisifs les yeux brillant d’une émotion de retrouvailles. Ils tirent d’une enveloppe des photos noir et blanc. «Il me semble le reconnaître», fais-je à propos d’un individu moustachu. «C’est moi», coupe Michael Schäfer en rigolant. Et là, à l’arrière, c’est Isolde Schäfer. Devant, accroupi, ma pomme. Cette photo de groupe immortalise le séjour linguistique de 1983, l’année où l’ouest-allemande Nena cartonna à Ilmenau et ailleurs avec son tube 99 Luftballons. Aujourd’hui retraités, à l’époque la trentaine fringante, les Schäfer en étaient les méticuleux organisateurs.

Cantine de l'université d'Ilmenau, déjà là en 1983. © Antoine Menusier

Je découvre le fin mot de cette manifestation de la fraternité Est-Ouest dans un Etat qui ne cessait de fournir des preuves d’amour à l’URSS à grand renfort de banderoles: «L’Allemagne de l’Est avait besoin de devises. La création, en 1978, d’un cours d’allemand de trois semaines en juillet s’adressant en priorité à des Occidentaux s’inscrivait dans cette optique, révèle, amusé, Michaël Schäfer. Nous avions consigne de vous mettre le moins possible au contact d’Allemands de l’Est.» Consigne moyennement suivie. Je me rappelle d’une jeune femme prête à beaucoup, qui cherchait à se marier pour pouvoir sortir du pays. «Des étrangers nous demandaient pourquoi nous ne pouvions pas voyager à l’Ouest et je ne savais pas quoi leur répondre», se remémore Michael Schäfer, talonné par ce souvenir.

Michaël et Isolde Schäfer, organisateurs du séjour linguistique de 1983 à la Technische Hochschule d'Ilmenau. © Antoine Menusier

La chute du Mur parut irréelle au couple Schäfer. «Je n’ai pas saisi la dimension de ce qui se passait», avoue l’épouse. Mais deux jours plus tard, sortis de leur torpeur, Michael et Isolde, comme tant d’Allemands de l’Est, mirent le cap à l’Ouest. Avec leurs deux enfants à l’arrière de la Trabant, voiture culte de la RDA et marqueur de l’égalité prolétarienne, ils se rendirent à la frontière bavaroise, près de Cobourg, n’y restant que quelques heures. Ils n’oublieront pas l’accueil sous les vivats de leurs futurs compatriotes, le retour à Ilmenau couverts de plaques de chocolat, le jouet offert aux enfants, un camion. S’ils regrettent quelque chose, c’est d’avoir contribué à «prolonger l’agonie» d’un régime à bout de souffle. S’ils sont nostalgiques, c’est de leur jeunesse.

Parti de la saucisse

Certains en RDA ne voulaient pas d’une réunification rapide signant l’arrêt de mort du «socialisme». C’était le cas du docteur Helmut Krause. Désormais à la retraite, élu des Grünen au conseil d’arrondissement de l’Ilm, il appartenait en 1989 à l’ancêtre des Verts est-allemands, la plateforme Neues Forum, rebaptisée Bündnis 90 l’année suivante. Avec d’autres, il prônait un «socialisme démocratique», une troisième voie illusoire. Un vote départagea les «réalos» et les «fundis» au sein de son mouvement. «Les réalos ont gagné, nous avons perdu», relate-t-il, beau joueur, barbe blanche, déjà en tenue de cycliste tôt le matin.

Qui pourrait imaginer que le professeur Gunther Kreuzberger, 51 ans, conseiller municipal d’Ilmenau, assis au chaud dans un salon de thé, fine doudoune matelassée, blond, svelte et lunetté comme un cadre bancaire, fut un tenant, lui aussi, de la troisième voie? Cet enseignant à l’Université d’Ilmenau dans le département des sciences de la communication, pendant occidental de la dialectique marxiste, était en 1989 un jeune lieutenant de l’armée populaire nationale de la RDA. Il commandait à des soldats originaires du Sud du pays, où des manifestants entendaient faire plier le régime aux cris de «Nous sommes le peuple», un slogan récupéré aujourd’hui sans vergogne par l’AfD. «Je craignais de recevoir l’ordre de tirer sur la foule, se souvient-il. J’avais dit à mes hommes que si cet ordre était donné, ils auraient le droit d’invoquer leur conscience pour ne pas le suivre. Par chance, il n’est jamais venu.» 

Gunther Kreuzberger, conseiller municipal Pro-Bockwurst, Ilmenau, ancien lieutenant de l'armée de la RDA lors de la chute du Mur. © Antoine Menusier

Avec l’Oberbürgermeister Daniel Schultheiß, le maire de la communauté de communes d’Ilmenau, Gunther Kreuzberger a créé le mouvement Pro-Bockwurst, un genre de macronisme qui a fait son trou sans toutefois tuer les formations classiques. «Bockwurst» est le nom d’une saucisse écoulée par tonnes dans ces baraques en bois égayant les rues allemandes. On ne saurait faire plus œcuménique.

L'enfant-roi

Ce pragmatisme local plaît bien à Kati Thiele, gérante du café-restaurant Zucker & Zymt (sucre et cannelle), peut-être le seul lieu bobo d’Ilmenau, où tout ce qui se consomme est bio, y compris le café, 2,20 euros la tasse. A l’échelon du Land, cette jeune femme de 29 ans, t-shirt gris clair et tablier vert olive, couleurs et tenues du personnel, soutient la coalition de gauche sortante.

Kati Thiele, gérante du café-restaurant Zucker & Zymt à Ilmenau. © Antoine Menusier

Elle est fière de son beau-père impliqué dans la cause des réfugiés. Christian Schaft, candidat de Die Linke qui se représentait aux élections régionales, un an de moins qu’elle, frange gothique sur le front, est un client régulier. 

La Thuringeoise Kati Tiehle, qui n’a rien connu du régime est-allemand, en a hérité, pourrait-on dire, certaines valeurs, où la jérémiade n’a pas sa place. Pendant un temps, elle fut professeur en primaire, comme sa mère. Elle a déchanté. La réunification a importé l’enfant-roi en ex-RDA, regrette-t-elle. «Il fallait en permanence ménager les élèves, je devais en référer à ma hiérarchie pour toute sortie éducative avec eux à la campagne. Ces enfants-là, conclut-elle, ne sont pas armés pour affronter les contrariétés de la vie.» Il semblerait que le niveau de l’école allemande soit en baisse, les signaux seraient au rouge, d’après la CDU qui a fait campagne sur ce thème en Thuringe. La jeunesse a la tête ailleurs, à l’AfD ou encore au climat: Erfurt, la grande ville, sacrifie aux «Fridays For Future» de Greta Thunberg.

Ilmenau, Genève, Bienne

Retour à Ilmenau. Beaucoup qui en étaient partis pour tenter leur chance dans les «anciens Länder» de l’Ouest, sont réapparus, nous dit-on. Pour eux, la greffe n’a pas pris. Certains sont allés travailler à l’étranger, en Suisse notamment, tel ce jeune homme qui a pris part à la construction du CEVA entre Genève et Annemasse, ainsi qu’à la réparation de tramways à Bienne. Ils sont revenus définitivement ou continuent de faire des allers-retours.

Le chanteur autrichien Andreas Gabalier animant une fête pour les 25 ans de l'ouverture à Ilmenau du CityKaufhaus. © Antoine Menusier

En ces derniers jours de septembre, le CityKaufhaus, un grand magasin du centre-ville, fête ses 25 ans d’existence – 25% de rabais sur tous les articles. Son ouverture en 1994 à Ilmenau fut comme l’irruption du clinquant de l’Ouest dans la mocheté organisée. Alors aujourd’hui et pour toute une semaine, c’est réellement la fête. On a repoussé les portants des vêtements pour faire de la place à un chanteur autrichien de «schlager» en culotte de peau. Une fontaine à bière coule en abondance. Troisième âge et jeunes métalleux de noir vêtus, peut-être des sympathisants de l’AfD, peut-être pas, s’accrochent par le coude et chaloupent de gauche à droite, de droite à gauche, au son de mélodies entraînantes. La mairie d’Ilmenau n’a pas prévu de commémorer la chute du mur de Berlin.


A lire aussi:

Retour à Ilmenau, la première partie du reportage d'Antoine Menusier en ex-RDA. 

Antoine Menusier, Paris

Auteur de l'essai «Le livre des indésirés: une histoire des Arabes en France» (Le Cerf, 2019)

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