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ACTUEL / Clichés

«Ici, à Payerne, on n’a rien à cacher»

U n crime nazi commis il y a 76 ans a inspiré des livres, des documentaires et aujourd'hui une pièce de théâtre. Des fragments de cette histoire restent ancrés dans la mémoire de quelques anciens. Mais Payerne est aujourd'hui un melting-pot qui veut sortir à la lumière.

Le brouillard s’est dissipé sur Payerne qui a gagné plus de dix heures d’ensoleillement durant l’hiver ces trente dernières années. Selon l’Office fédéral de météorologie et de climatologie, cela est dû à l’amélioration de la qualité de l’air, mais aussi, en partie, à l’augmentation de la taille des agglomérations. Cette petite ville où vivaient environ 5000 habitants dans l’après-guerre compte aujourd’hui presque le double de résidents. Certes, c’est un nombre avec relativement peu de zéros, mais cela a eu des répercussions sur la ville et non seulement sur la météo.

En effet, Payerne n’a pas toujours bénéficié d’une aura resplendissante. Une certaine réputation traîne et ternit l’image de ceux que l’on appelle les «cochons rouges». Entendu également: «mangeurs de porc», «ce sont des sauvages», «ils vivent en forêt», «ils transpirent le lard». Un genre de clichés plutôt mesquins et abusifs qui sans doute existent aussi dans d’autres régions.

«A Payerne, on n’a rien à cacher. Ici, nous sommes de bonnes personnes, nous sommes des travailleurs», résume en une phrase Benjamin*, né dans la campagne proche de la ville. Réagissant au sujet des clichés souvent entendus à propos de Payerne, il fait partie de ceux qui voudraient tourner la page.

Même si son passé ne le lui permet pas. On peut le sentir dans son regard conscient et ses pas lents. Le 2 mars, Benjamin a célébré son 96e anniversaire dans la maison qu’a construite son père, où il a vécu toute sa vie avec ses frères, protagonistes de l’horrible homicide commis le 16 avril 1942, lorsqu’un marchand de bétail juif fut brutalement tué au nom d’Hitler. Comment était Payerne à cette époque? «On allait à l’école jusqu’à 16 ans, répond-il sans délai. On faisait beaucoup de petits travaux. Il n’y avait rien mais la vie était plus simple. Moi, je travaillais à la boucherie chevaline. Boucher pour le boulot, pas par passion».


Jean-Luc Chaubert, écrivain et fondateur du projet d'alphabétisation des migrants à Payerne. © Doménica Canchano Warthon

Une ville pour l’exemple

C’est mardi et vers 18 heures, une centaine de nouveaux habitants se rendent dans les salles de classe pour suivre leur cours de français. «Pendant que je suis en classe, ma fille reste à la garderie mise à disposition. Je les fréquente depuis une année et maintenant j’ose discuter avec les gens et entrer en conversation», raconte Thinley, une mère d’origine tibétaine, assise derrière sa table d’école. La ville – qui se trouve «entre terre et ciel, qui a les pieds ancrés dans le sol et les yeux tournés vers le ciel», comme aime la décrire Christelle Luisier Brodard, 43 ans, première femme syndique depuis 2011 – est un authentique melting-pot qui a réussi à tisser des liens dans cette diversité. Environ 4000 personnes de 83 nations différentes ont choisi Payerne pour y vivre et y fonder une famille.


De nouvelles générations qui grandissent avec l'ambition de suivre l'héritage des grandes boucheries payernoises. Ici Rivaldo, d'origine capverdienne. © Doménica Canchano Warthon

Malgré les résultats des votations sur les sujets relatifs aux étrangers, qui révèlent une Broye majoritairement favorable à des mesures pour limiter l’immigration, l’administration communale a entamé depuis quelques années un dialogue interculturel proactif qui a déjà donné des résultats tangibles. Plusieurs projets ont été mis en œuvre en matière d’intégration: la création de la CCSI (Commission Communale Suisse Immigrés), des cours de français et d’alphabétisation, un «Café Contact» où peuvent se rencontrer les différentes communautés pour pratiquer le français autour d’un café et «1001 histoires», un atelier qui propose des animations en langues d’origine.

Concernant le développement de la ville, la syndique Christelle Luisier Brodard explique: «Pour les emplois, nous avons deux priorités: d’une part, renforcer l’attractivité du centre-ville (maintien des places de parc, création d’une ligne de bus urbaine, réaménagement du centre-ville invitant à la visite, soutien aux animations locales, etc.) et d’autre part la promotion du parc technologique Aéropôle, en lien avec l’aérodrome de Payerne qui est un aérodrome militaire mais qui peut aussi être utilisé pour le civil».


Une centaine de migrants suivent les cours de français et d’alphabétisation. © Doménica Canchano Warthon

Nouvelles générations, nouveaux clichés

D’abord sont arrivés les Italiens, les Espagnols, puis les Portugais et après les Kosovars. Les cycles se perpétuent et font l’histoire de cette ville traversée par les eaux de la Broye qui caressent les généreuses terres de la plaine environnante.

Et les clichés se répètent aussi. Afin de leur tordre le cou, certains se mettent en valeur dans le domaine professionnel ou social, d’autres avec le sport. Environ 500 Kosovars vivent à Payerne, dont une cinquantaine a décidé de créer la première équipe de football nommée «Iliria». «La communauté est principalement composée de jeunes et, avec pour objectif de les occuper, de faciliter leur intégration, nous avons créé en 2010 une équipe où les Italiens, les Portugais et les Suisses sont également des membres bienvenus», raconte le vice-président, Gazmend Gashi. Malheureusement, la mauvaise réputation qui accompagne souvent la communauté kosovare depuis des années a laissé ses joueurs sur la touche pendant près d’un an. «Certains ne voulaient pas nous donner un terrain de football, ils ont dit que nous étions des gens “bagarreurs”, des “sauvages”. Mais le Stade de Payerne nous a ouvert la porte, et maintenant nous sommes en 3e ligue, espérant bientôt créer une équipe de juniors».


La première équipe de football créée à l’initiative de la communauté kosovare, dont les joueurs viennent également du Portugal, de Bosnie et de Suisse. © Doménica Canchano Warthon

Ainsi, le voile se lève peu à peu; mais Payerne n’est pas le paradis. Tensions et animosité existent aussi entre communautés étrangères présentes dans la ville. On ne peut nier que «le climat xénophobe nourri et entretenu par quelques partis politiques a libéré des sentiments qui peuvent conduire à des actes racistes violents», souligne le fondateur du projet d’alphabétisation des migrants et écrivain de Corcelles-près-Payerne, Jean-Luc Chaubert. «Des inscriptions néonazies et des croix gammées sprayées sur le chantier du futur centre musulman de Payerne en avril 2014 montrent que certains démons sont toujours présents».

Alors, que pouvons-nous apprendre de notre passé? Réponse de la syndique: «Notre histoire - liée en particulier à l’assassinat d’Arthur Bloch - nous montre que tout peut arriver partout, y compris à Payerne. Et qu’il s’agit donc d’être vigilants à tous les niveaux. C’est par exemple la raison pour laquelle les écoliers de Payerne sont allés voir le film “Un juif pour l’exemple” et que certaines classes lisent aussi le livre de Jacques Chessex. Et c’est aussi ce qui incite les autorités à être proactives dans le domaine de l’intégration».


Benjamin*, 96 ans, dernier témoin direct du fameux crime nazi commis en 1942. © Doménica Canchano Warthon

Payerne tourne la page

C’est ce que souhaite Benjamin*, 96 ans, dernier témoin direct du fameux crime nazi. Une histoire racontée dans des livres, des documentaires et récemment aussi à travers le théâtre. La compagnie TARDS présentera le 16 mai pour la première fois à Payerne une pièce inspirée librement d’«Un Juif pour l’exemple» de Jacques Chessex. «Il y a encore beaucoup de non-dits», fait remarquer le comédien Thierry Roland. «Nous sommes tous dans cette histoire qui ne concerne pas seulement Payerne. Et c’est le moment idéal pour faire le mea culpa». Pour ce faire, au lieu de s’en détourner, en parler ouvertement pourrait nous amener à tourner la page sans oublier le passé.

Comme l’a fait Benjamin*: «Avant, on ne disait pas les choses. On gardait les choses pour nous».

- Aujourd’hui, qu’aimeriez-vous dire alors?

Que mes frères ont fait une immense connerie. On n’est pas fiers d’en parler et on en a honte. On était des campagnards. Savez-vous qui les a mis dans cette histoire?

- Qui?

C’est Ischi. C’était le chef de l’équipe, c’est lui qui a monté la combine. A Payerne, on croyait que les Allemands allaient gagner la guerre. Je ne savais pas au début ce que mes amis avaient fait, mais je l’ai vite su, avant qu’ils se fassent prendre. J’étais au service militaire au Tessin, je suis venu à la maison car j’avais congé et là mon frangin m’a raconté la combine. Je lui ai dit: «Tu veux que je fasse quoi?»

- Quelles ont été les réactions?

Y avait des gens qui disaient: «Regarde, eux, c’est les tueurs de Juifs». Pendant longtemps, on nous a montrés du doigt. Ma femme et moi en avons souffert même si on n’avait rien à voir dans cette connerie.

- Il y avait aussi Fritz Joss dans la combine.

C’était comme un frère pour moi. Il est revenu et a continué à vivre comme avant et il s’est marié. Je connaissais toute l’équipe. Robert, ils l’ont attrapé rapidement.

- Fernand Ischi était aussi un bon copain?

Ouais, mais pas comme les autres. C’était un copain un peu… euh… supérieur. Il se voyait parmi les Allemands. Par contre, le Pasteur, je l’ai vu une fois.

Celui que Benjamin* désigne sous le nom de pasteur était Philippe Lugrin, ancien ministre de l’Eglise protestante converti aux thèses d’Adolph Hitler. Profondément antisémite, il organisait des réunions auxquelles Ischi et sa bande participaient. Considéré comme l’instigateur du crime d’Arthur Bloch, il a été condamné à 20 ans de réclusion.

- Vous avez lu le livre de Jacques Chessex?

Je sais que son père vivait à Payerne, il était directeur d’école et il s’est fait virer. Je n’ai jamais lu de livre de son fils.

- Que diriez-vous à ceux qui ne connaissent pas Payerne, en dehors de l’histoire du crime nazi?

Qu’il faut venir sur place avant d’en parler. À Payerne, comme ailleurs, il y a des gentils et des méchants.

En cet après-midi d’avril, Benjamin* plie sous le poids des ans en traînant son passé comme un fardeau. Pour lui, l’histoire se termine alors que le brouillard se lève peu à peu sur la ville, emportant avec lui certains clichés à la peau dure.


*prénom d’emprunt

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