keyboard_arrow_left Retour
ACTUEL / Grève des femmes

Fiona Schmidt: «Mon utérus est dans le domaine public depuis toujours ou presque»

F éministe, journaliste et auteure, Fiona Schmidt se définit surtout comme une personne libre. Élevée dans un contexte non genré, elle lutte aujourd’hui pour l’égalité des droits et contre une hiérarchisation systématique entre les hommes et les femmes. Figure du cybermilitantisme, elle écrit des posts pimentés sur son blog #TGIFiona et partage des images symboliques sur son Instagram, suivi par près de 22'000 abonnés. Après avoir publié un livre de cuisine militant «Les recettes d’une connasse» en 2017 et «L’amour après #MeToo - Traité de séduction à l’usage des hommes qui ne savent plus comment parler aux femmes» l’année d’après, elle se penche actuellement sur son troisième ouvrage.

BPLT: Une grève des femmes s’est déroulée le 14 juin dans toute la Suisse. Est-ce pour vous un début ou l’aboutissement d’un combat?

F.S: Je pense que c’est un début et notre génération ne verra malheureusement pas son aboutissement. Et pourtant je suis généralement très optimiste, car pour être féministe il faut avoir une vision positive de l’avenir. La Suisse n’a ni une tradition de grève, ni une tradition de lutte de femmes. La Confédération Helvétique est accusée d’un retard dans le droit de vote des femmes, accordé seulement en 1971, contre 1944 en France, qui n’a de leçon de féminisme à donner à personne! D’ailleurs, en ce qui concerne les luttes féministes, les pays francophones sont bien loin des anglo-saxons et scandinaves. Il est donc important de soutenir les initiatives qui permettent de faire entendre les droits des femmes. La partie émergée des droits acquis ne doit pas nous faire oublier la partie immergée de l’iceberg: celle des libertés qui nous restent à conquérir. L’objectif, c’est quand même que les privilèges de quelques-uns deviennent les droits de tou.te.s!

Dessin du livre « L’amour après #MeToo » © Emmanuelle Teyras

Vous êtes très active sur les réseaux sociaux. Pensez-vous que ce moyen de communication relativement récent a permis aux femmes de s’unir pour s’exprimer ensemble?

Absolument! Souvent très décriés, les réseaux sociaux ne sont pourtant pas intrinsèquement mauvais et sont devenus fondamentaux dans les luttes féministes. Sans eux, l’affaire Weinstein ou le body positive n’auraient peut-être même pas existé. En fait, les réseaux sociaux, et notamment Instagram, permettent de partager des idées simples avec le plus grand nombre. C’est un porte-voix essentiel, qui a la capacité de rompre l’isolement, de fédérer un peu comme des groupes de parole virtuels. On ne changera pas la société en restant entre intellectuel.le.s de gauche, il faut mobiliser tout le monde, car nous sommes tous concernés. Je n’étais pas militante avant d’avoir un déclic via Instagram. J’avais l’impression de ne pas être légitime pour parler de féminisme, et ce réseau m’a en quelque sorte décomplexée et permis de partager des idées, d’échanger et d’apprendre sur moi, sur les autres et sur le féminisme.

A la suite d'une interview très spontanée sur les auteurs qui ont marqué votre adolescence, vous vous êtes rendue compte que la grande majorité des noms cités était masculins. Pensez-vous que les origines des inégalités viennent de l’enfance?

L’éducation joue évidemment un rôle. Si, dans nos sociétés d’aujourd’hui, il est admis d’élever les filles comme les garçons, il n’est pas encore possible d’éduquer les garçons comme les filles. Si une fille a un comportement masculin, on la définit comme un garçon manqué. Situation généralement tolérée. Si, par contre, un garçon développe des attitudes que nous avons culturellement associées au féminin, nous considérons ce comportement comme pathologique. Ensuite, les filles ne sont toujours pas socialisées à être indépendantes et avoir de grandes ambitions, alors que les garçons si. Et ce dans tous les milieux sociaux. Tant que nous continuerons à associer le féminin au faible et hiérarchiser les genres, la situation ne pourra pas évoluer. Cultivons nos différences mais arrêterons de les hiérarchiser!

«On voit et perçoit le monde à travers des regards masculins»

Les inégalités viennent également de la culture dans laquelle on infuse. Par exemple, les pouvoirs culturels et médiatiques sont depuis toujours détenus par une écrasante majorité d’hommes. Cette situation n’est évidemment pas neutre, puisque l’on voit et perçoit le monde à travers des regards masculins, que cela soit dans les médias, au cinéma, en littérature, en BD et même en mode.

Durant vos études en journalisme, la majeure partie des étudiants étaient des filles, pourtant les patrons des médias sont majoritairement des hommes. Comment justifiez-vous cette incohérence?

Le phénomène des boys clubs, dont on a beaucoup parlé en France avec la Ligue du LOL, ce système de cooptation entre hommes qui leur permet de garder le pouvoir… Mais il n’y a pas que ça. Je travaille en ce moment sur la maternité. La société pousse les femmes à faire des enfants et le fait de ne pas en avoir est socialement discrédité. Mais à côté, rien n’est mis en place dans les entreprises pour ne pas pénaliser la carrière des femmes. Aujourd’hui, ce sont toujours les mères qui s’arrêtent de travailler ou qui aménagent leur emploi du temps pour leurs enfants, pas les pères. Des études ont démontré que le fait d’avoir des enfants est un accélérateur de carrière pour les hommes, et un frein pour les femmes. Or, l’égalité économique conditionne l’égalité sociale: pour que les femmes ne soient pas pénalisées lorsqu’elles deviennent mères, il faudrait que la parentalité cesse d’être une affaire quasi-exclusivement féminine. Mais ce n’est pas gagné.

Vous avez décidé de ne pas avoir d’enfants, pourtant cette question vous est souvent posée dans les interviews. Est-ce vous en avez assez de parler du no kids?

Mon utérus est dans le domaine public depuis toujours ou presque, comme c’est le cas de toutes les femmes je crois… J’ai 37 ans, je suis en couple avec un homme qui voulait avoir des enfants, et moi je n’en veux pas. Des remarques, j’en ai quotidiennement, et oui, ça me fatigue, ça me démoralise aussi et j’en ai parfois assez de parler de choix qui devraient être personnels, mais la maternité et donc, la non-maternité sont politiques. Aujourd’hui, la maternité choisie et bienheureuse est toujours considérée non seulement comme la norme, mais également comme le seul life goal qui vaille pour les femmes. Or, toutes les femmes ne veulent pas être mères et certaines ne peuvent pas l’être. Il faut parler de sa propre expérience pour déconstruire les normes et imposer sa singularité. Je continuerai donc à parler de mon utérus en public, plusieurs fois par jour. Hier, je suis allée à la pharmacie parce que mon chat avait un problème à l’œil. La pharmacienne me donne donc un collyre. Je lui demande comment l’appliquer, ce à quoi elle me répond: «Comme pour un bébé». Quand je lui ai dit que je n’avais pas d’enfant, elle m’a rétorqué: «Eh ben, il serait temps de vous y mettre!» Mon chat va mieux, je précise: j’ai géré le collyre!


Fiona Schmidt - L’amour après #MeToo, Ed. Hachette © Emmanuelle Teyras

Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr (présidente), Geoffrey Genest, Yves Genier, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud, Jacques Pilet, Chantal Tauxe (ordre alphabétique).

© 2019 - Association Bon pour la tête | une création WGR