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Vigousse / Évolution

Et Dieu créa les ignares

T rois quarts des Etats-Uniens, dont la ministre de l’Education, pensent encore que Charles Darwin était un jean-foutre et que seule la Bible dit vrai. Seront-ils prêts, un jour, à croire la science? Dieu sait!

Laurent Flutsch


Construit en 2007 dans le Kentucky, l’immense et luxueux Musée de la création a coûté 27 millions de dollars. A coups de fossiles dévoyés, de «reconstitutions» benêtes, d’animations édifiantes et de pédagogie ciblée, on y montre comment Dieu a tout créé en six jours il y a 6000 ans tout au plus. Entre autres aberrations, on y voit des êtres humains folâtrant avec des dinosaures dans le jardin d’Eden. Et bien sûr on y «démontre» que l’évolution des espèces, la sélection naturelle, la génétique, la science n’est que foutaise satanique. Seule la Genèse, prise au pied du verset, dit la vérité vraie. Amen.

En 2016, un parc à thème complémentaire, sous la forme massive d’une arche de Noé «grandeur nature» (en coudées bibliques converties, 155 mètres de longueur, 26 de largeur et 16 de hauteur), a ouvert à 70 kilomètres de là. Coût du bazar: 100 millions. Décidément, les courants évangéliques ne lésinent pas sur les billets verts pour propager leur version des origines du monde. Loué soit le Seigneur!

Ces deux sites, qui tous les ans attirent chacun un million de pékins pour la plupart convaincus et emballés, sont les témoins emblématiques d’une vaste tragédie intellectuelle. Selon des chiffres tout récemment publiés, seuls 22 % des Etats-Uniens croient en l’évolution naturelle, sans aucune intervention divine. Parmi les diplômés universitaires, ces esprits rationnels sont à peine mieux représentés: 33 %, pas plus!

Le reste de la population se répartit en deux catégories: 40 % des gens sont des créationnistes purs et durs, pour qui tout s’est passé exactement comme le raconte la Bible et comme le relaie notamment le Musée de la création. Et 33 % appartiennent à la mouvance plus sournoise du «dessein intelligent», qui tolère une lecture non littérale de la Genèse. Ceux-ci peuvent admettre la durée des ères géologiques, mais ils ne reconnaissent pas l’évolution comme un processus sélectif naturel: selon eux, elle a été décidée et pilotée par Dieu. Il s’agit d’un créationnisme (mal) déguisé, qui postule la primauté de l’intention divine. Bilan: ces deux variantes confondues, pas moins de 73% des Etats-Uniens s’assoient lourdement sur la science et ignorent souverainement les connaissances qu’elle produit. Et chez les protestants, cette aimable proportion grimpe à 90 %.

C’est dire si le poids considérable des allumés bibliques, et notamment des 50 millions d’évangéliques bornés, exerce une pression déterminante sur la politique des Etats-Unis.

L’actuel vice-président, le très pieux Mike Pence, est lui-même un créationniste tout à fait convaincu. Et la non moins dévote ministre de l’Education désignée par Donald Trump en 2017, Betsy DeVos, fut directrice d’une école à tendance fortement créationniste. Depuis son entrée en fonction, elle s’est déclarée pour l’enseignement de la prétendue «controverse» entre version biblique et savoir scientifique. Et elle œuvre avec plus d’ardeur que jamais à la défense de l’école privée, où il est juridiquement plus facile d’opposer les affirmations religieuses au darwinisme. Betsy DeVos avait d’ailleurs vainement tenté, en 2000, d’amender la Constitution de l’Etat du Michigan pour que les écoles privées et bibliques puissent être financées par des fonds publics... Et en 2001, elle déplorait que les écoles publiques aient supplanté les églises au cœur des communautés: le libre choix de l’école, en favorisant le privé, pouvait renverser cette abominable tendance, disait-elle, et faire ainsi «avancer le royaume de Dieu». Alléluia.

Milliardaire comme son président, Betsy DeVos est parfaitement à sa place dans l’administration Trump. Avec une ministre de l’Education comme elle et un vice-président comme Mike Pence, la faible proportion des Etats-Uniens qui se fie aux données scientifiques plutôt qu’aux fables bibliques n’a guère de chances d’augmenter. Rien d’étonnant donc à ce que ce pays qui refuse la science de l’évolution n’accorde aucune valeur aux conclusions scientifiques en matière de climat et de biodiversité.

Cela dit, les bigots sont vraiment des gens très très futés. Comme leur croyance écrase la science au sein de la population et du gouvernement, les avertissements des scientifiques sont superbement ignorés. Ce qui conduit à quoi? A des fléaux naturels ou climatiques. Or, c’est une vaste étude danoise qui le révèle (La Liberté, 25.1), les catastrophes de ce genre «attisent la religiosité», car les gens qui les subissent «utilisent la religion comme un moyen de faire face à l’adversité et à l’incertitude».

En résumé, le poids de la religion entraîne des effets qui renforcent la religion. Du point de vue des gens sensés, c’est ce qu’on appelle un cercle vicieux. Du point de vue des autres, c'est ce qu'on appelle un miracle.


Cet article a été publié dans le numéro 434 (31 janvier 2020) de Vigousse

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