keyboard_arrow_left Retour
ACTUEL / Niger (2/2)

La révolution numérique «nourrit les rêves de la jeunesse»

E n direct du Niger, Claudia Abbt, une Suissesse émigrée au Sahara central il y a bientôt 30 ans, nous partage ses analyses de la situation actuelle à Agadez. Dans ce second épisode, cette linguiste, ethnologue et responsable en ressources humaines de formation, professionnalisée dans le tourisme et l’artisanat depuis qu’elle a quitté la Suisse, fait part de ses impressions sur la jeunesse locale.

Claudia Abbt


A Agadez, la jeunesse d’aujourd’hui est ultra connectée au monde international. Nous vivons une véritable révolution du smartphone et des réseaux sociaux. Ce phénomène ne fait que renforcer la fracture sociale entre la jeunesse et les générations précédentes, qui peinent à sauter l’écart entre l’âge de pierre et l’âge du Net. Il n’y a pas d’eau courante à la maison, pas d’électricité, on repasse la chemise avec le fer à charbon et on fait la cuisine au bois de chauffe, mais tout le monde a un smartphone et est branché sur WhatsApp et Facebook. Un jeune sans smartphone est complètement paumé. Les lycéens préparent leur bac avec leur téléphone. Il n’y a pas de livre. Tout passe par cette petite machine. Cette révolution est survenue à une vitesse effrayante.

Les lycéens préparent leur bac avec leur téléphone. © Claudia Abbt

A la frontière avec le Mali, dans la région de Tahoua, il y a un camp de 18 000 réfugiés maliens. Un camp exemplaire dans lequel les réfugiés vivent leur exil dans des conditions très proches de leur environnement habituel. L’ONG qui s’en occupe a développé les moyens nécessaires pour mettre à l’aise tout ce monde traumatisé par l’exode. Sur un espace immense de plusieurs kilomètres carrés, ils ont installé leurs campements et y vivent avec leurs petits troupeaux. Il y a une école, un dispensaire, des petites boutiques de brousses. Les réfugiés sont intégrés dans la communauté locale. Ils participent aux marchés, aux différentes fêtes, etc… Ils n’ont aucune envie d’aller vivre ailleurs, selon une de mes amies chercheuse auprès de l’IRC (Croix Rouge Internationale) qui a visité ce camp et leur a posé la question. Pourtant, l’OIM et le HCR ont fait un recensement des réfugiés les plus vulnérables en vue d’une réinsertion dans un pays d’accueil. Ils ont notamment envoyé au Québec une veuve avec 5 enfants, contre leur gré. Bien pris en charge, les enfants ont été scolarisés. Evidemment, ils sont toujours en contact avec leurs amis du camp de réfugiés. WhatsApp change le monde! Grâce à l’application, les gamins du Canada envoient des photos aux gamins du camp, leur racontent comme c’est fantastique le Canada, comme c’est vert, qu’il y a la neige, que «le manger» est bon, qu’ils font du sport etc... Il n’y a pas longtemps, mon amie de l’IRC a revisité ce camp et a demandé à nouveau aux réfugiés s’ils souhaitaient vivre ailleurs. 80% d’entre eux voulaient alors partir au Canada!

La révolution du smartphone et des réseaux sociaux nourrit les rêves de la jeunesse qui est prête à se lancer à la recherche d’un autre monde à n’importe quel prix.

Laoweli, un jeune de 14 ans, fils du voisin d’en face, a abandonné l’école en sixième (première année du collège). Il en avait ras le bol, comme beaucoup de jeunes nigériens. Pas étonnant: classes surchargées, pas de livres, pas de cahiers, aucune motivation. Pourtant, ce dernier est issu d’une famille d’enseignants. Mais, un beau jour, après avoir trainé un moment dans les rues, il se met en route pour la Libye. Une fois là-bas, il rejoint un de ses oncles qui fait du commerce en tous genres, pour gagner un peu d’argent. Il reste néanmoins en contact avec ses copains d’Agadez grâce aux réseaux sociaux. Environ un an plus tard, alors qu’il est âgé de 15 ou 16 ans, il embarque sur un bateau et traverse la mer pour l’Italie. Là-bas, il est pris en charge par les autorités et envoyé à Paris. Dans le cadre d’un programme d’assistance aux migrants mineurs, il est intégré dans un foyer, puis il partage un appartement avec un pakistanais du même âge. Tous deux sont envoyés dans un collège public. L’année passée, il a fait son BEPC et aujourd’hui il poursuit ses études dans un lycée technique. Mon fils lui a rendu visite à Paris, épaté par l’évolution de ce gamin. Une chance! S’il était resté ici, il serait devenu voyou et vaurien comme son grand-père qui a été abattu par les gendarmes en flagrant délit de cambriolage.


Le premier article de Claudia Abbt: La contre-productivité d'une loi européenne inadaptée


En Occident, on ne parle pas beaucoup de ces success stories dans la presse. Sauf si ce sont des cas qui ont un mérite exceptionnel comme l’histoire du jeune malien, grimpeur de façade, qui a obtenu la nationalité française pour le sauvetage d’un bébé suspendu au troisième étage. Ou bien le musicien irakien qui a créé une association pour l’intégration des migrants. La chaine de télévision France 24 qui est la chaine française la plus regardée ici au Niger a même une émission spéciale, «Pas 2 Quartier», qui présente chaque semaine des projets d’intégration sociale réussis dans le milieu de l’immigration dans les banlieues parisiennes.  En Suisse j’entends mes amis raconter que des petits métiers manuels réapparaissent grâce à l’installation des migrants. Ici un couturier pakistanais, là un cordonnier syrien ou encore un réparateur en électronique sénégalais. 

Ceux qui meurent dans le désert ou en mer sont une minorité. La majorité des migrants (et heureusement d’ailleurs) arrive en Europe. Beaucoup souffrent là-bas c’est vrai et l’intégration est difficile. Mais beaucoup réussissent quand même malgré toutes les contraintes.

Je suis persuadée que les réseaux sociaux doivent regorger d’histoires comme celle de Laoweli. Le monde est saturé de mauvaises nouvelles de migrants qui échouent à rejoindre l’Europe. C’est à ces belles histoires que les jeunes africains accrochent leurs rêves. Et comme tous les jeunes, ils adorent rêver. Plus on essaie de leur faire peur avec les risques qu’ils encourent, plus on éveille leur curiosité et leur envie de se lancer dans l’aventure. En fin de compte, ils ont tout à gagner. Ils n’ont que leur vie à perdre.

Lutte contre la migration

La lutte contre la migration a malheureusement été rattachée à la sécurisation du territoire. Ce qui fait que l’appui principal au Niger est un appui militaire et sécuritaire. C’est comme ça que nous faisons face à une prolifération de bases militaires étrangères. Concernant la lutte anti-migratoire il n’y a pas que les actions communes de l’Union européenne, il y a aussi différents pays européens qui ont signé des accords propres avec le gouvernement nigérien, notamment la France, l’Allemagne, l’Italie. Ce sont prioritairement des accords dans le domaine de la sécurité et la surveillance. On a l’impression que c’est toute une psychose qui s’est installé en Europe et qui fait circuler les bruits les plus fantaisistes, allant de l’installation de 250 vétérans italiens d’Afghanistan dans la base reculée de Madama à la surveillance de drones français et américains. En observant les débats politiques des différents pays européens et en observant les tendances géopolitiques la seule chose que l’on peut comprendre c’est qu’au fond il s’agit premièrement d’un positionnement des grandes puissances du monde, USA, France, Grande-Bretagne, Allemagne, Russie, Chine, Turquie, Arabie Saoudite et pays du Golfe sur la plus grande réserve de minerais et d’eau du monde, à savoir le Sahara. En Europe, la lutte contre la migration se résume souvent à un combat politique entre gauche et droite, qui se joue sur le dos des migrants.

La migration n'est pas un crime et ne devrait pas être punie avec négligence ou par la mise en œuvre de politiques qui exacerbent les vulnérabilités existantes.

Pour se rapprocher des citoyens et pour calmer les esprits les organisations humanitaires et sécuritaires internationales implantées à Agadez comme le HCR, l’OIM, MSF, ou encore Eucap Sahel organisent de temps à autres des forums, ouverts au public, avec les autorités locales. Ce sont des occasions lors desquelles le citoyen peut se faire une idée et venir débattre de ce qui se passe, en tâter le pouls. Lors du Forum Régional sur l’Espace d’Asile dans le Contexte de Migration Mixte à Agadez, organisé par le Cadre Régional de Concertation sur la Migration, en collaboration avec l’UNHCR, un jeune citoyen exprimait l’agacement de la population d’Agadez. Comment se fait-il que la région soit, d’un côté, placée en zone rouge – ce qui bloque une relance du tourisme et tout le développement économique – alors que, de l’autre côté, elle est décrite comme un havre de paix pour l’accueil des migrants?

Quel avenir économique pour l’Afrique?

Le 33e sommet de l’Union Africaine a eu lieu à Niamey le 7 juillet 2019. Le sommet était marqué par la forte présence de 33 chefs d’état et par son enjeu particulier.   

Il s’agit du lancement de la Zone de libre-échange continental (ZLEC), un des projets phares de l’Union africaine. Ce projet vise à construire, en Afrique et pour l’Afrique, un marché de 1,2 milliards de consommateurs pesant près de 3 milliards de dollars en PIB cumulé. Il est dirigé par Paul Kagame et Issoufou Mahamadou. Tous deux ont réussi à faire tomber toutes les réticences, y compris celle du puissant Nigeria qui s’est finalement rallié. 54 pays vont participer à ce marché «historique», qui sera actif d’ici 2020. Dans son sillage, la ZLEC ne manquera pas de déclencher l’inévitable débat sur la libre circulation des Africains en Afrique et l’abolition du franc CFA .
14 pays d'Afrique ont pour monnaie le franc CFA. L'idée de se débarrasser de ce vestige du passé et de se doter d'une monnaie unique propre peut être un avantage. En effet, les pays membres doivent déposer la moitié de leurs réserves de devises auprès de la banque centrale française, dont les représentants disposent d'un droit de veto sur toutes les décisions relatives aux taux de change et à la masse monétaire. Un moyen de paiement commun apporte des avantages extrêmes au commerce et à l'investissement. Il simplifie, stabilise, élimine les coûts de transaction et les fluctuations de prix. Surtout que le commerce entre pays africains ne représente que 17% de l’ensemble des échanges du continent, alors que cette part est de 70% dans l'Union européenne. 

Pour ses détracteurs, le franc CFA fait beaucoup de mal aux pays d'Afrique de l'Ouest, dont les exportations sont faibles. Même si la région produit beaucoup de coton, les textiles importés restent moins chers.
A voir néanmoins comment la nouvelle monnaie, l'ECO, pourra être mise en circulation en 2020, comme cela est prévu. En effet, pour l'instant, seuls 5 pays répondent aux critères de convergence.
C’est le temps qui nous dira si cette solution africaine entre ZLEC et ECO sera plus efficace pour enrayer la migration, plutôt que des projets qui sortent de la tête des «blancs» et qui sont complètement inadaptés aux réalités africaines.

Pour terminer je vous invite à visionner le clip de musique suivant. Vous allez y découvrir une jeunesse Agadézienne qu’il faut encourager et qui donne de l’espoir:


A lire aussi:

«L'Afrique est sous le poids d'une nouvelle colonisation, pire que celle qu'elle a connue» - Amèle Debey

Suissesses à Agadez: «Y a-t-il moins de dignité à fuir la misère qu'à fuir les balles?» - Amèle Debey

«La loi liberticide de l'UE est une agression qui ne dit pas son nom» - Amèle Debey
L'«asphyxie» d'Agadez, la belle du désert - Amèle Debey

Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr (présidente), Geoffrey Genest, Yves Genier, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud, Jacques Pilet, Chantal Tauxe (ordre alphabétique).

© 2019 - Association Bon pour la tête | une création WGR