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ACTUEL / Portrait

Nounou Magdalena:
100 ans de sollicitude

E lle vient de fêter son 100e anniversaire et se souvient bien de cette année... 1929, alors qu'à peine arrivée à Aracataca, elle fut engagée comme nounou d'un bébé qui allait devenir une célébrité: Gabriel García Márquez. Doménica Canchano Warthon l'a rencontrée dans cette région du nord de la Colombie.

Le samedi 22 juillet dernier, les journaux colombiens ont annoncé de nouvelles coupures d'électricité. Mais malgré cela, Doña Magdalena a pu célébrer ses 100 ans en balançant ses bras au rythme du vallenato. Le genre musical qu'aimait tant le fils illustre d'Aracataca – repabtisée Macondo, par Gabriel García Márquez dans Cent ans de solitude, son chef-d'œuvre publié il y a exactement un demi-siècle et qui lui a valu le prix Nobel de littérature en 1982.


«Dans les rues d'Aracataca, tu peux tomber sur un muet qui vend des billets de loterie avec son mégaphone, ou voir
un âne ramener du bal vallenato son maître saoûl à la maison.» Ou pas. © Doménica Canchano Warthon

Dans cette petite ville d’environ 40 000 habitants, tout parle de l'écrivain et de ses œuvres épiques. L’église de San José où García Márquez fut baptisé, la bibliothèque Remedios la bella qui porte le nom d’un des personnages de son livre, la maison du télégraphiste où travaillait son papa, Gabriel Eligio García, la maison-musée où il naquit et grandit, élevé par ses grands-parents maternels, le colonel Nicolas Ricardo Marquez Mejìa et sa femme Tranquilina Iguarán Cotes.


La maison où est né Gabriel García Márquez le 6 mars 1927 est aujourd'hui un petit musée. © Doménica Canchano Warthon

Et bien entendu, il y a doña Magdalena Bolaño, la seule personne encore en vie ayant connu Gabriel García Márquez petit enfant, celle qui dans ses yeux et dans sa mémoire conserve les faits vécus ici dans le cœur du «réalisme magique».

Termes qui sous ces latitudes n’indiquent pas seulement un genre littéraire, mais aussi une philosophie de vie.

Les surprises des rues d'Aracatata

Carlos Manrique, un jeune journaliste de Santa Marta, a été le dernier à interviewer Gabriel García Márquez dans sa maison de Cartagène peu avant sa disparition.

Carlos Manrique, dernier journaliste à avoir interviewé Gabo.
© Doménica Canchano Warthon

Nous nous sommes rencontrés un matin de février de l’année passée avant qu’il m’emmène à la rencontre de Doña Magdalena alors que les journaux, en première page, contaient les pitreries d’une vache se baignant dans la piscine d’un hôtel cinq étoiles et les difficultés rencontrées par les employés pour la sortir de ce plongeon post meridiem.

«C’est comme ça dans la région Caraïbe, a-t-il dit en levant les mains en signe coutumier. Dans les rues d'Aracataca, tu peux tomber sur un muet qui vend des billets de loterie avec son mégaphone, ou voir un âne ramener du bal vallenato son maître saoûl à la maison».

C’est suffisant pour toucher de la main les actions fantastiques des protagonistes du «réalisme magique» que nous pouvons habituellement ressentir dans ces contrées.

Magdalena sourit avec les joues

«Je suis Maria Magdalena Suarez Bolaño, la nounou de Gabo». C'est ainsi que s'est présentée cette femme qui a porté dans ses bras le prix Nobel quand il n'était encore qu’un bébé.

Ses cheveux, comme une couronne de roses blanches, mettent en évidence son visage. Son corps est fin, dans un habit de couleur rose, comme les murs de sa maison. Ses jambes sont couvertes de vergetures. Ses mains savent encore serrer avec vigueur. Elle n’a plus de dents, mais elle sourit avec ses joues. Elle se balance dans sa chaise à bascule en bois, pendant que de l’autre côté de la fenêtre la frénésie du monde suit son cours. A quelques pas de là se trouvent un supermarché et un magasin de chapeaux.

Doña Magdalena est née dans le département de la Guarija dans le nord de la Colombie. Elle avait 7 ans à son arrivée à Aracataca. «En 1910, dit-elle, ma famille s’est installée à Cataca (comme la nomme les habitants). Quelques années plus tard ma mère et moi sommes arrivées à dos d’âne après un voyage de 15 jours». Quand elle a eu 12 ans, le colonel Márquez Mejía et sa femme lui ont rédigé un contrat afin qu'elle devienne la nounou de leur premier petit-fils, Gabriel García, fils du télégraphiste García et de sa femme Luisa Santiaga Márquez. «C’étaient de bonnes personnes. Don Nicolas était généreux avec tout le monde. De même que la maman de Gabito (comme elle l’appelle affectueusement, ndlr), Doña Luisa Santiaga». Et reviennent les souvenirs. «Mon bébé, Gabito était si gentil. Quand il jouait à la toupie, avec les autres gamins, il se battait pour s’emparer de leurs jouets. Il était fier, il ne manquait de rien. Quand un jouet lui plaisait, il le prenait». «Eh bien! quel enfant!», disaient certains. Mais son caractère impétueux devait changer durant son adolescence et jusqu’à sa maturité. Puis, avec les années il s’est construit une assurance sous une carapace de timidité mais son humour ressortait toujours.

Trois pesos, «beaucoup d'argent»

«J’avais 12 ans et je gagnais trois pesos. A cette époque cela représentait beaucoup d’argent», se souvient Doña Magdalena. «Je ne dormais pas à la maison du colonel, mais je rentrais chez moi où m’attendait ma maman Rosalia Suarez. Elle restait à la maison. Mon père, Teofilo Bolaño, et ma mère venaient de Villanueva et s’étaient installés à La Guajira. La vie était plus facile avant. Aujourd’hui cette terre n’offre plus rien. Seuls restent les moustiques et les bandits». Au contraire de Gabito, Doña Magdalena est restée toute sa vie à Aracataca. Très tôt elle s'est mariée avec Antonio. Ils ont eu... 12 enfants. Cela fait maintenant dix-huit ans qu’elle est veuve. «En 2007, Aracataca était en fête car le petit Gabito est venu en visite, mais je ne l’ai pas vu», se souvient Doña Magdalena, se recalant sur sa chaise. Cela a été la dernière visite officielle que Gabo a faite dans sa ville natale.»

En juin de l’année passée ont été commémorés les 50 ans d’un des romans les plus remarquables du XXe siècle: Cent ans de solitude. Pour cet événement, les journaux colombiens ont rempli des pages et des pages de photographies de Gabo. «Zut!  mais là il paraît plus vieux que moi!», s’exclame Doña Magdalena. Tous connaissent Gabo comme un homme simple et noble, qui parfois s’échappait de Cartagène pour aller rendre visite à ses amis d'Aracataca. Parmi eux, Nelson Noches, ex-maire et bon ami du maître. «Mon nom est italien, parce que mes grands-parents l’étaient. Ils ont émigré à Cartagène, mais moi je suis né ici». Il me montre une photographie accrochée à un mur de son salon, au-dessus de la télévision où défilent les images d'une chaîne de telenovelas. «Cette photographie date d’il y a quatre ans: nous sommes Gabriel et moi dans la maison d’une de mes filles à Cartagène». Dans sa bibliothèque, aucune œuvre de Gabo: «Je les avais, et même dédicacées, mais on me les a volées». Malgré tout, les murs sont une vraie exposition photographique de leurs nombreuses années d’amitié. « Je l’ai connu ici à Aracataca, en buvant un rhum. Il rentrait du Venezuela, d'où il avait été expulsé car il n’avait pas de papiers d’identité. Il faisait du porte à porte, pour vendre des encyclopédies». Et de cette rencontre à Cartagène il se souvient: «Je l’avais invité à un Sancocho (la poule au pot colombienne, ndlr), j’avais tout amené ici: la poule, le cochon et le manioc». Gabo a lancé: «Ça fait des années que je n’ai pas mangé un truc comme ça!». «Il fallait tout lui rappeler. Quand nous nous sommes assis pour manger je lui ai dit: Gabo, tout ce que tu manges ici, je l’ai ramené d'Aracataca». Et il m'a répondu: «Tu rigoles, ça on le trouve aussi à Cartagène».

Au contraire des autres, Doña Magdalena ne l'a plus rencontré. «Je me souviens, j’avais 14 ans quand la famille de mon petit a vendu la maison et s’en est allée. A partir de ce jour, je n'ai plus jamais revu Gabo». Mais bien sûr elle a suivi son parcours et connaissait la notoriété du personnage public qu'il est devenu.

Elle-même est devenue une célébrité, dans la mémoire historique de cette ville qui a inspiré «L’écrivain le plus réaliste d’Amérique latine».

«C'est un chêne»

«Cien Años de Felicidad»: le 22 juillet dernier, Doña Magdalena était entourée de... 42 de ses descendants venus fêter son 100e anniversaire. © DR

La nuit du 22 juillet dernier, Doña Magdalena a fêté son anniversaire avec une sérénade car la solitude ne s’est installée dans son foyer. Au contraire elle y était entourée de 9 enfants, 16 petits-enfants, 15 arrière petits-enfants, deux arrière arrière petits-enfants, d'autres membres de la famille et des amis. Un village en fête. Mais ses jambes n’en peuvent plus voilà la raison de sa présence sur une chaise-roulante. «Malgré cela, sa santé est excellente, elle n’a ni canne ni béquilles. Une seule fois elle est tombée malade et a attrapé le Chikungunya (une maladie virale transmise par des moustiques infectés) et parfois ses jambes enflent. Pour le reste, c’est un chêne», dit sa fille Ruth Rodriguez Bolaño. Personne ne sait si Doña Magdalena a reçu une instruction scolaire. Mais quand elle était encore enfant, alors qu'elle travaillait comme domestique dans une famille aisée, elle lisait volontiers les revues des propriétaires. Enfant curieuse et audacieuse, elle demandait à connaitre le son des lettres mais elle n’a jamais appris à les écrire. Dans le salon de sa maison, il n’y a pas de bibliothèque, tout est consigné dans sa mémoire. «Le colonel attendait une lettre qui jamais n’arriva», racontait Doña Magdalena à sa famille. Il s’agissait du grand-père de Gabo, un fait qui a inspiré le Prix Nobel pour la rédaction de son œuvre «Pas de lettre pour le colonel». Un livre que Doña Magdalena n’a jamais lu, mais qu'elle a vécu pour le raconter.

Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Luc Debraine, Sarah Dohr, Geoffrey Genest, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud (président), Florence Perret, Jacques Pilet, Chantal Tauxe, Faridée Visinand, Ondine Yaffi (ordre alphabétique).

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