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ACTUEL / France

Djihadisme, antisémitisme: le cauchemar qui hante la France

C e que vit la France est gravissime. Un officier gendarme égorgé par un djihadiste; une octogénaire de confession juive poignardée et brûlée à son domicile parisien, le mobile antisémite étant retenu par le parquet. Le discours que s’apprête à prononcer Emmanuel Macron ce matin au cours de l’hommage national rendu au lieutenant-colonel Beltrame qui, vendredi à Trèbes, dans l’Aude, a donné sa vie pour en sauver une autre, s’annonce capital. Sûrement le chef de l’Etat joindra-t-il les deux drames dans son allocution, tant l’un et l’autre se répondent a priori: haine de la France, haine du juif. Le défi, pour les pouvoirs publics, est le même: comment juguler les deux?

Ce ne sont pas des vœux éplorés mais des résolutions, une feuille de route, qu’attendent les Français touchés par le terrorisme islamiste et un antisémitisme meurtrier puisant à la fois dans une vulgate islamique et de vieux préjugés européens. Mardi matin sur France Inter, le chef du parti présidentiel La République en marche, Christophe Castaner, a été particulièrement mal inspiré: à une auditrice qui lui demandait jusqu’à quand, selon lui, les Français résisteront à la tentation de répondre par la violence à des attentats tel que celui de vendredi dans l’Aude, il a estimé que c’était là tenir des propos «radicaux». Or, c’était tout l’inverse: cette femme redoutait le moment où éclateraient des affrontements civils.

La paix civile risque-t-elle de voler en éclats?

Si l’angoisse provoquée à l’idée de ce terrible scénario est aujourd’hui grande chez certains, c’est parce qu’ils se disent que l’esprit de résilience qui fait l’honneur de la France depuis les attentats de masse de 2015 et 2016, ne sera pas peut-être pas éternel. Que d’autres actes de même acabit que celui de Trèbes auront raison un jour de la paix civile. Les commentateurs estiment, à juste titre, que le quadruple meurtre commis la veille du week-end dernier dans le département de l’Aude par un individu français d’origine marocaine et «fiché S» pour radicalisation islamiste, est extrêmement préoccupant du fait de sa localisation: dans un coin de cette immense partie du territoire français auquel le géographe Christophe Guilluy a donné le nom de France périphérique. Autrement dit, la France des petites villes et des demi-campagnes. Pour beaucoup, endroits de sédentarisation forcée en raison d’un manque de ressources financières, assignation toutefois contrebalancée par une stratégie d’évitement. En termes schématiques: les «Arabes» dans de petits immeubles HLM, les «Blancs» dans des pavillons tout autour ou à côté. Au front des revenus modestes et de la grande précarité amortie par les aides sociales, le généralement mal nommé «vivre ensemble» tient à peu de chose: chacun chez soi et les vaches seront bien gardées.

Mais si, maintenant, le modus vivendi de cette France qui n’en mène pas large est attaqué par le terrorisme islamiste, alors la paix civile qui semble ici fragile, risque de voler en éclats. C’est la grande crainte des autorités civiles: que malgré eux, des Français cèdent à la spirale des représailles. D’où l’importance des mots qu’emploiera tout à l’heure le président de la République.

«L’impression d’une tragique répétition»

Que sait-on de l’«homicide volontaire» dont Mireille Knoll a été victime le même jour que la tragédie de Trèbes? Deux suspects sont interrogés par la police. Sont-ils musulmans, présumés tels? L’un le serait, mais ce n’est pas certain. L’un charge l’autre, affirme l’avoir entendu dire «Allahou Akbar» (Dieu est le plus grand) en agressant la vieille dame. Agée de 85 ans, celle-ci résidait dans un logement social d’un immeuble de l’avenue Philippe-Auguste et connaissait son ou ses agresseurs. Tuée pour de l’argent, ou des bijoux, et parce qu’elle était juive, selon le ministère public. L’émotion suscitée par cet acte effroyable est d’autant plus forte que la victime, alors enfant, avait de peu échappé à la rafle du Vel’ d’Hiv, en juillet 1942.

L’enquête confirmera ou non le mobile antisémite du crime. Vulnérables – d’autant plus lorsqu’ils sont de condition modeste – nombreux sont les juifs à penser que la seule chose dont on peut les assurer, à défaut de les rassurer, après un tel drame, c’est de sa nature antisémite. Il avait fallu patienter près d’un an avant que la justice n’admette le caractère antisémite de l’homicide – par coups portés et défenestration – de Sarah Halimi, âgée de 65 ans, en avril 2017, également dans le 11e arrondissement de la capitale. Un voisin, jeune homme de confession musulmane, en était l’auteur dans un accès d’apparente folie.

Journaliste à l’hebdomadaire Actualité juive, Noémie Halioua a écrit un livre à ce sujet (L’affaire Sarah Halimi, éditions du Cerf). «On a l’impression d’une tragique répétition. Les mesures prises par l’Etat ne sont pas à la hauteur des événements», réagit-elle. Quelles mesures? «Il faudrait fermer les mosquées salafistes», affirme-t-elle – l’ex-premier ministre Manuel Valls préconise «l’interdiction» du salafisme, ce qui revient d’une certaine manière au même. Noémie Halioua note qu’«à présent la violence antisémite frappe sans crier gare, sans grands signes avant-coureurs», comme s’il suffisait d’un «Allahou Akbar». Les pouvoirs publics, là encore, sont inquiets des conséquences que peuvent avoir des meurtres antisémites sur la paix civile: les quelques juifs militant dans des organisations extrémistes comme le Bétar ou la Ligue de défense juive, où ils sont fortement encadrés, ne se contenteront peut-être pas toujours de coups de poing.

Qui participera à la marche blanche?

A l’appel de différentes organisations, dont SOS Racisme, la Licra ou encore le Crif (Conseil représentatif des institutions juives de France), une marche blanche en mémoire de Mireille Knoll est prévue pour ce mercredi soir entre la place de la Nation et l’adresse du domicile de la défunte. Les organisateurs l’espèrent massive – le Crif ayant toutefois fait savoir qu’il ne souhaitait la présence ni du Front National ni de la France insoumise.

Côté musulman, du moins côté français d’origine maghrébine, des messages de compassion émergent de la société civile, souvent associée à la banlieue. La chose ne va pas de soi, tant la concurrence victimaire a joué un rôle jusqu’ici délétère. Mais l’urgence de la situation commande. «Va-t-on laisser 1 fois de + la seule communauté juive pleurer 1 grand-mère sauvagement assassinée?», demande sur Twitter le journaliste Abdelkrim Branine, ex-pilier de la radio communautaire franco-maghrébine Beur FM, qui exhorte implicitement les musulmans à se rendre nombreux à la marche pour Mireille Knoll. La «banlieue», qui avait paru si absente au rassemblement massif du 11 janvier 2015 après les attentats contre Charlie Hebdo et l’Hyper Cacher, sera peut-être plus visible ce soir.

Antoine Menusier, Paris

Auteur de l'essai «Le livre des indésirés: une histoire des Arabes en France» (Le Cerf, 2019)

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