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ACTUEL / Histoire

Il y a 125 ans, les conseillers fédéraux bi-nationaux ne gênaient personne

L ’UDC claironne qu’un double national ne doit pas être conseiller fédéral. Mais la question était moins sensible au XIXe siècle. Personne n’a reproché au Bâlois Emil Frey, conseiller fédéral radical de 1890 à 1895, d’avoir deux nationalités, suisse et américaine. Avant d’être élu au Conseil fédéral, il avait même servi comme officier dans les troupes nordistes lors de la guerre de Sécession. Quant à Ulrich Ochsenbein, l’un des pères fondateurs de la Suisse moderne, membre du premier gouvernement fédéral en 1848, il fut, après son éviction du Conseil fédéral, général dans les troupes de Napoléon III, lequel avait un passeport suisse.

Conseiller national puis conseiller fédéral, Emil Frey (1838-1922) n'a jamais été gêné dans sa carrière politique par le fait d’être en même temps ressortissant des Etats-Unis. Au contraire: avant de l’élire au Conseil fédéral, la Suisse avait profité de la connaissance qu’il avait de ce pays et des relations qu’il y avait nouées pour en faire un ambassadeur à Washington (1882-1888).

La vie d’Emil Frey n’a pourtant pas commencé sous les meilleurs auspices. Né certes dans une bonne famille, il a une scolarité difficile. Son père est une personnalité bien connue à Bâle-Campagne, promoteur du parti dit «du mouvement», président du Tribunal cantonal et régulièrement député à la Diète fédérale. Mais Emil ne suit pas ses traces. Du moins pas tout de suite.

Caractère rebelle

D’un caractère rebelle, il quitte le gymnase sans diplôme et n’achève qu’à grand-peine une formation d’agronome à Iena, en Allemagne. A 22 ans, en 1860, il émigre aux Etats-Unis et trouve à s’employer comme valet de ferme dans l’Illinois. Quand la guerre de Sécession éclate, il choisit de s’engager dans les troupes nordistes. On le retrouve capitaine au sein d’un régiment commandé par un autre émigré, l’Allemand Friedrich Hecker, l’un des meneurs de la révolution allemande de 1848. Les deux hommes sont animés du même idéal anti-esclavagiste.

Emil Frey est fait prisonnier lors de l'épouvantable bataille de Gettysburg (1863). Il passe un an et demi dans les geôles sudistes. A la fin de la guerre, il revient dans sa ville natale d’Arlesheim avec le passeport américain en guise de cadeau pour service rendu, alors que la victoire des Nordistes, suivie de l'assassinat de Lincoln, déclenche en Suisse un puissant élan de solidarité (lire la contribution de Josef Lang dans Bon pour la tête, La passion de la Suisse pour la guerre de Sécession).

Emil Frey est désormais un autre homme. Devenu rapidement conseiller d’Etat (1866), il fait adopter une loi sur le travail dans les fabriques et s’engage aux côtés de la gauche radicale lors du conflit virulent qui oppose, lors du «Kulturkampf», les forces laïques et républicaines au conservatisme catholique. Il entre au Conseil national en 1872. Plusieurs fois candidat au Conseil fédéral sans y parvenir, il repart pour les Etats-Unis en 1882. Mais cette fois, Emil n’est plus valet de ferme: il arrive avec le titre d’ambassadeur («ministre») de la Confédération suisse dans le pays qui l’avait accueilli vingt ans plus tôt.

De retour en Suisse en 1888, il retrouve un siège au Conseil national. Il est élu au Conseil fédéral en 1890 et sera le chef du Département militaire de 1891 à sa démission en 1897. Il développe les fortifications du Saint-Gothard. On lui doit aussi les plans du verrou de Saint-Maurice, relève le Dictionnaire historique de la Suisse (www.hls-dhs-dss.ch).

Double nationalité heureuse

La double-nationalité d’Emil Frey semble donc avoir été heureuse. L’engagement d’Ulrich Ochsensbein au service de Napoléon III a été, lui, nettement moins bien perçu – mais c’est aussi parce que sa personnalité, rugueuse et difficile, lui attirait beaucoup d’antipathies.

Président de la Diète fédérale en 1847 au moment de la guerre du Sonderbund, Ochsenbein est l’un des pères du nouvel Etat fédéral né en 1848. Il fait partie des sept premiers membres du Conseil fédéral. Il dirige le Département militaire, mais les conservateurs et les radicaux du canton de Berne se coalisent contre lui, et, en 1854, il n’est pas réélu.

Très dépité par cet échec, il lui faut désormais gagner sa vie. Car à l’époque les conseillers fédéraux n’ont pas de retraite, et il a une femme et huit enfants à entretenir. L’offre d’un commandement militaire qu’il reçoit alors de la France de Napoléon III est donc bienvenue. Le métier des armes ne lui est pas étranger: il a été ministre de la défense et il est ancien colonel fédéral. Mais tout de suite, la polémique éclate, la presse raille l’opportunisme de sa démarche. Ochsenbein se défend et assure qu’il restera en toute circonstance loyal à sa patrie, prêt à la servir si elle avait besoin de lui.

Ochsenbein, conseiller fédéral puis général français

Son nouvel employeur, il faut le souligner, a une relation particulière avec la Suisse. La mère de Napoléon III, Hortense, s’est réfugiée au château d’Arenenberg en Thurgovie après Waterloo. Son fils a reçu la bourgeoisie de ce canton en 1832. Il est donc devenu Suisse mais n’a pas eu à renoncer à sa nationalité française. Le futur empereur a suivi sa formation militaire en Suisse, à Thoune, où il a eu comme instructeur d’artillerie le futur général Dufour.

Engagé pour la France, Ulrich Ochsenbein est notamment chargé à Besançon, comme général de brigade, de recruter des Suisses pour la Légion étrangère. Mais l’opération ne rencontre pas un grand succès. Selon certaines sources, l’ancien conseiller fédéral n’en aurait pas moins reçu la nationalité française, comme de nombreux Suisses engagés dans la Légion. Il est promu général de division en 1871, mais la défaite française contre l’Allemagne ne lui permettra pas d’exercer ses fonctions. Il revient alors au pays, cherche à y jouer à nouveau un rôle politique mais n’y parvient pas. Il meurt en 1890. Ses dernières années sont assombries par la mort accidentelle de sa femme, dont il est responsable: un matin où il part à la chasse, son fusil se coince dans une porte et un coup de feu part, tuant son épouse à laquelle il était très attaché.

Double nationalité admise

A l’époque d’Ochsenbein et d’Emil Frey, la double nationalité n'est pas prohibée et servir dans une armée étrangère n’est pas contraire à la loi. Certes, la nouvelle Constitution de 1848 proscrit les anciennes «capitulations», ces accords par lesquels les cantons s’engageaient à fournir des troupes à des puissances étrangères. De plus, une loi fédérale interdit le recrutement de soldats sur le territoire suisse pour le compte d’Etats étrangers. Mais rien n’empêche des Suisses, à titre individuel, de s’engager dans des armées étrangères. Il faudra attendre le nouveau Code pénal militaire, en 1927, après la Première Guerre mondiale, pour que le service militaire à l’étranger soit réprimé au titre d’une atteinte à la capacité défensive du pays.

De nombreux Suisses romands ont ainsi servi sous l’uniforme français pendant la guerre de 1914-1918. On trouve encore ici et là, notamment à Genève et à Nyon, des monuments funéraires aux citoyens helvétiques «morts pour la France». Blaise Cendrars et Guy de Pourtalès figurent parmi les Suisses les plus célèbres qui ont fait la guerre sous le drapeau tricolore.

Le cas de Pourtalès est même emblématique. Suisse, installé à Paris dès 1905, il s’est naturalisé français en 1912. En 1914, il trouve naturel d’endosser l’uniforme français. Au même moment, l’un de ses frères est mobilisé comme officier dans l’armée suisse. Un autre frère, Raymond, pour lequel Guy a une affection particulière, était officier dans l’armée... allemande, comme l’était leur père, Hermann, suivant une tradition vivace chez les familles patriciennes neuchâteloises.

Les trois frères se rencontrent à Yvoire le 17 juillet 1914 pour une fête de famille. Raymond et Guy ne participeront cependant pas au conflit dans deux armées ennemies: une maladie foudroyante emporte le premier dans les jours qui suivent, juste avant le début des hostilités.


A lire


«Ulrich Ochsenbein (1811-1890), homme d’Etat suisse, général en France», par Bénédict de Tscharner. Editions in folio & Editions de Penthes, 2012.

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