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ACTUEL / Entretien vidéo

Climat: halte à la psychose!

L es cris d’alarme sur le réchauffement climatique se multiplient. Toujours plus dramatiques. D’autant plus que ses effets sont spectaculaires tout près de chez nous. Selon certains articles, tout doit changer dans nos habitudes dans les trois ans, sinon l’évolution sera irréversible. Sérieux ou pas? Professeur à l’Université de Lausanne, à la faculté des géosciences et de l’environnement, ex-consultant pour la Convention sur le climat dans les années 90, Suren Erkman s’insurge contre cette psychose et réclame plus de rigueur scientifique. Avec la part de doutes et d’interrogations qu’elle impose. Intervention compétente et courageuse contre le «main stream».

En fin d'article, l'entier de l'entretien en vidéo


Les nouvelles alarmantes sur le réchauffement climatique se multiplient. Jours plus dramatiques. Faut-il prendre ces discours au sérieux ?
Il faut distinguer deux choses. D’une part l’évolution du climat, c’est factuel. Il a d’ailleurs toujours évolué. Et puis il y a une autre question: comment ce changement est instrumentalisé par certains intérêts idéologiques, religieux, politiques et bien sûr économiques qui n’ont rien à voir le climat. L’humanité doit évidemment s’adapter comme elle l’a toujours fait. Mais ce n’est pas une raison d’annoncer l’apocalypse. Je note que ces discours extrêmement alarmistes, le plus souvent, ne sont pas tenus par des scientifiques.

La grande question, c’est la part de l'homme dans cette évolution.

Son impact sur l‘environnement est indéniable, beaucoup plus important aujourd’hui qu’hier. Même s’il ne faut pas sous-estimer son rôle autrefois. Je pense notamment aux grandes déforestations qui ont commencé il y a plusieurs millénaires. Mais pourquoi pas après tout? Il n’y a pas un climat idéal: c’est une représentation idéalisée de la nature. L’approche scientifique constate que le climat découle largement de l’action des espèces vivantes. Leur métabolisme est à l’origine des cycles biogéochimiques (carbone, azote, oxygène, etc.). La composition actuelle de l’atmosphère résulte ainsi pour beaucoup des végétaux, microorganismes, bactéries, phytoplancton, etc., en corrélation avec bien d’autres facteurs. L’humain y contribue et doit s’efforcer d’agir en tentant de maintenir la terre vivable pour lui et les autres espèces. La vie, et pas seulement les humains, modifie sans cesse la planète.

Le CO2 est désigné comme le grand coupable.

Il faut tout d’abord rappeler qu’il existe de nombreuses sources naturelles de CO2. Par exemple les éruptions volcaniques. Il faut dire aussi qu’il subsiste aujourd’hui encore un débat scientifique sur la contribution réelle de ce gaz à l’effet de serre. On constate des corrélations, qui font l’objet d’interprétations divergentes. Et les explications en termes de causalité ne font pas l’unanimité. Dans ce débat, on évoque souvent le GIEC, qui n’est pas un organisme scientifique en tant que tel. C’est un regroupement d’experts, spécialistes de différents aspects du climat, qui s’efforce de réaliser des bilans des connaissances sur le sujet. Plusieurs climatologues réputés, notamment aux Etats-Unis, n’ont pas accepté d’en faire partie car ils considèrent que l’approche du GIEC est biaisée, trop sélective, ou même politisée. Le GIEC présente la vision dominante du problème. Ce n’est pas pour autant qu’il donne une vérité établie.

Très tôt, la question climatique a été instrumentalisée

Pourquoi cette synthèse serait-elle biaisée ?

Très tôt, la question climatique a été instrumentalisée à diverses fins. Economiques, c’est évident. Politiques aussi. Ou idéologiques, avec le recours à la peur. L’économie a besoin de changements pour avancer. Elle a mis en place un gigantesque système autour des énergies fossiles. Aujourd’hui, elle œuvre à en construire un nouveau autour des renouvelables. Ce qui est très bien. Mais il faut voir le moteur à l’œuvre. On a là l’illustration du principe de Schumpeter: la destruction créatrice. Les milieux nucléaires, par exemple, ont commencé très tôt, dans leur intérêt, à jouer la carte de la diminution des émanations de CO2. Non sans bons arguments. Mais cette technologie pose d’autres problèmes

Et la politique?

Par le biais du dossier climatique, les pays industrialisés trouvent un moyen subtil mais puissant sur ceux qui dépendent des énergies fossiles, se trouvant maintenant sous pression, forcés de se justifier. Beaucoup ont pressenti qu’il y avait une tentative de pression sur leur politique énergétique, et donc une forme de contrainte sur leur processus de développement. Le discours sur le défi global – «nous sommes tous sur le même bateau» – a tendance à éclipser, à gommer des divergences, des tensions, des conflits sur d’autres débats qui occupent moins l’attention.

Il semble pourtant raisonnable de prendre en compte la fin, un jour, des réserves fossiles.

Bien sûr les ressources ne sont pas infinies. Rien n’est infini. Mais prenez le charbon. Il y en a trop! Il pose, c’est vrai, des problèmes environnementaux indépendamment du climat. Quant au pétrole et au gaz, on ne cesse d’en découvrir de nouveaux gisements, certes souvent de qualité moindre. De même pour les métaux. Ce que nous percevons comme un risque de pénurie est plutôt de nature géopolitique et économique. Ce qui est frappant, c’est la prégnance d’un discours néo-malthusien sur le thème «la barque est pleine», «il n’y en aura pas pour tout le monde», etc… Pourquoi pas? Mais jouons franc-jeu, et admettons qu’il s’agit d’un postulat politique. Ne faisons pas croire aux gens que cette vision est établie scientifiquement.

Alors continuons comme aujourd’hui ?

Non, bien sûr. Il y a de bonnes raisons de réduire le recours aux énergies fossiles. A commencer par la qualité de l’air dans les villes, du smog photochimique. Là, on sait que cela nuit à la qualité de vie et à la santé. Il est troublant de voir que l’on insiste plus sur la question insaisissable du climat que sur des phénomènes qui touchent directement les gens, comme les problèmes de santé résultant de la pollution atmosphérique. C’est là que devrait être la priorité. En Suisse aussi bien que dans les mégapoles. Le système industriel, c’est dans sa nature, se transforme sans cesse. Tôt ou tard nous allons donc diminuer le recours aux énergies fossiles et faire place à de nouvelles technologies.

«Merci de laisser cet endroit dans l’état où vous l’avez trouvé»

S’adapter au changement climatique faute de le déterminer… mais comment ?

Il y aura des gagnants et des perdants. Songeons aux marchés gigantesques qui s’ouvrent… Le génie civil par exemple, avec la construction des digues, la protection des villes côtières et tant d’autres travaux en vue. Nous le voyons en Suisse où d’innombrables chantiers sont en cours pour se protéger contre les éboulements, les crues. Les perdants, ce sont les pays qui ont moins de capacités techniques et de richesses. Certains souffriront plus que d’autres. Ce n’est pas nouveau. Reste à savoir comment atténuer ces différences. Mais il n’y aura pas de coup de baguette magique.

Pour beaucoup, le rêve, aujourd’hui, c’est que la planète reste dans l’état actuel, si possible avec quelques améliorations.

Comme on voit dans les toilettes: «Merci de laisser cet endroit dans l’état où vous l’avez trouvé». On applique la consigne à la planète! Mais elle ne fonctionne pas comme ça. Il y a sans cesse des changements. Des cataclysmes de toutes sortes comme ce fut toujours le cas. L’idée qu’il y aurait une harmonie universelle à préserver, à ne pas perturber, comme si l’homme devait s’excuser d’exister, c’est de l’idéologie. Nous devons composer avec toutes sortes de perturbations qui viennent de tous côtés, d’origines aussi bien astronomiques, biologiques et autres. On fait croire qu’en diminuant fortement les émissions humaines de gaz à effet de serre, nous retrouverions le climat «d’avant». Or on en sait rien. On peut espérer que cet effort ait des effets bénéfiques. Mais il n’est pas correct de donner de faux espoirs. Si des gens veulent vivre différemment, consommer moins et si cela les rend heureux, très bien. Mais ce n’est pas pour autant que la planète s’en portera mieux.

L’homme devait donc modestement accepter la situation…

Une certaine modestie n’exclut pas l’ambition. La question est celle de la responsabilité. Nous prenons conscience que nous avons une capacité d’intervention sur la planète que nous n’avions pas il y a quelques centaines d’années. Et pas seulement sur Terre. L’échelle pertinente, à mon avis, est aujourd’hui celle du système solaire. Pensons à toutes ces objets que nous avons envoyés vers d’autres planètes, chargées de bactéries, de spores et peut-être de virus… On voit notamment aux Etats-Unis que certains posent la réflexion et l’ambition à un très haut niveau, en explorant toutes sortes d’innovations technologiques. En Europe, nous sommes plutôt dans la culpabilité, dans la peur de la nouveauté. En Asie, c’est très différent. Ce qui domine, c’est l’optimisme, le dynamisme, le désir du développement. On n’y connaît pas les craintes face à la technologie si répandues chez nous.

Un acte symbolique important, mais symbolique

Tous les pays se sont pourtant retrouvés dans le cadre de l’Accord de Paris. Même si Trump veut en sortir.

Beaucoup l’ont signé parce que cela n’engage pas à grand-chose. C’est un acte symbolique important, mais symbolique. En revanche, c’est utile parce que certains pays pauvres ont ainsi un accès facilité à des financements. Aujourd’hui, il n’est pratiquement plus possible d’obtenir de l’aide au développement si l’on ne prétexte pas la question du climat. On voit notamment des Etats africains se livrer à des contorsions pour prouver que leurs projets vont dans ce sens. D’autres comme la Chine ont bien compris qu’ils ont tout intérêt à jouer le jeu parce qu’ils en retirent des avantages, que ce soit pour améliorer leur image sur la scène internationale, ou en se posant en leader des nouvelles technologies.

Et vous? Vous avez des propositions d'action concrète?

On pourrait imaginer la création d'un organisme international voué à la recherche scientifique sur le climat. Ce que n'est pas le GIEC. On a dépensé des milliards au CERN pour mieux connaître la physique de l'univers, très bien, pourquoi ne pas en faire autant sur le climat? Dans une perspective scientifique et non politique.

Tout ce discours va à l’encontre de tout ce que l’on entend généralement. Etes-vous isolé ?

Non, beaucoup de gens, dans les milieux scientifiques se sentent mal à l’aise avec cette instrumentalisation politique et économique du dossier climatique. Peu assument publiquement des analyses de ce type, cette tentative d’une vision critique, libre et le plus possible documentée. Ils n’en pensent pas moins. Ce qui n’est pas sain, c’est que bien des connaisseurs de ces questions sont intimidés et n’osent pas s’exprimer ouvertement. C’est particulièrement vrai dans le monde académique. Mais c’est une phase. Le débat se poursuivra.


L'interview de Suren Erkman en vidéo