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ACTUEL / SUISSE

C’était Mühleberg: l’adieu à la centrale nucléaire

M ise en service en 1972, l’exploitation électrique bernoise s’arrêtera définitivement vendredi. Ingénieurs, agriculteurs, élus: ils font leur deuil d’un long compagnonnage avec un monstre qui a cessé d’être sacré. Reportage.

Ce vendredi à 12h30 la Suisse entame sa sortie du nucléaire. Les cars de la télévision alémanique retransmettront l’événement. Un «quarante minutes» depuis la centrale bernoise de Mühleberg, premier des cinq dominos de la filière atomique helvétique à tomber jusqu’à 2050, l’échéance de fin approuvée en 2017 par votation. Les caméras seront dans la salle des commandes, ce lieu fantasmagorique d’une énergie qui fascine autant qu’elle fait peur. «Elles retransmettront en direct l’arrêt de l’installation qu’un opérateur effectuera en enfonçant simultanément deux boutons», explique le Romand Patrick Miazza, ingénieur nucléaire diplômé de l’EPFL, ancien directeur de la centrale de Mühleberg de 2002 à 2011. 

Le réacteur à «eau bouillante», qui fournit 5% du besoin national d’électricité, aura, alors, définitivement, cessé de fonctionner. La manœuvre fatidique se déroulera cette nuit: les barres de contrôle contenant du carbure de bore seront introduites dans le cœur du réacteur entre les éléments de combustible, ayant pour effet de diminuer progressivement l’activité neutronique responsable de la fission nucléaire et de son corolaire, la radioactivité, si longue à disparaître, elle. Cette opération, mesure élémentaire de sécurité, le personnel de Mühleberg s’y est exercé des dizaines de fois dans le passé.

Patrick Miazza, ancien directeur de la centrale nucléaire de Mühleberg de 2002 à 2011. © Antoine Menusier

Pas de quoi paniquer, assure-t-on. Le «couac» tragique de Tchernobyl, en 1986, à la suite d’un funeste essai, qu’une récente série homonyme produite par HBO a rendu dans ses moindres détails, est ici «physiquement impossible». En termes technologiques, la comparaison tiendrait davantage avec la centrale nucléaire de Fukushima, à «eau bouillante» également et dont trois réacteurs endommagés à la suite du tsunami de mars 2011 avaient laissé échapper de la radioactivité. Là non plus, une telle catastrophe n’aurait pu survenir à Mühleberg, située en zone d’activité sismique plutôt faible, garantit Patrick Miazza, du moins pas à l’époque de l’incident japonais. «En 1992 et 1993, relate l’ancien directeur, nous avions procédé à un rééquipement permettant en cas d’accident très grave, de remplir d’eau le confinement primaire, celui entourant le cœur même du réacteur, pour contenir sa radioactivité».

Il n’empêche, chaque drame dans le nucléaire civil aura valu enseignement. Après Tchernobyl, BKW (les anciennes Forces motrices bernoises), propriétaire de la centrale de Mühleberg, a investi 120 millions de francs dans un bunker baptisé Susan (acronyme allemand signifiant «Système indépendant pour l’évacuation de la chaleur résiduelle», résistant entre autres à une vague de huit mètres en cas de rupture d’un barrage hydro-électrique se dressant à quelques hectomètres en amont. Et après Fukushima, environ 20 millions de francs ont été ajoutés à la sécurité des lieux.

Mühleberg (BE), commune élargie de 2900 habitants. © Antoine Menusier

Mais le moment n’est plus aux frayeurs rétrospectives. Ce matin de décembre, un brouillard amical effleure les doux mamelons du Mittelland bernois. Là, à mi-distance de Berne et du lac de Bienne, Mühleberg, commune élargie de 2900 habitants, vit les derniers jours d’un long compagnonnage avec ce monstre discret tapi dans un renfoncement de l’Aar telle une puissance mythologique. De la centrale bientôt désactivée, Marc, agriculteur de 23 ans, ne voit que le sommet rouge et blanc de la cheminée haute de 125 mètres, tulipe géante à l’horizon des champs. A l’extérieur de la ferme familiale (35 vaches laitières, 15 animaux d’élevage, 35 hectares de culture), il nettoie un enclos où stationnent deux grands veaux.

Le jeune homme semble plus préoccupé par la réputation de l’agriculture, les misères faites aux paysans pour leur usage de produits phytosanitaires, que par le voisinage du réacteur nucléaire: «La sécurité a toujours été tip-top, la centrale pourrait vivre encore vingt ans. Je n’ai jamais eu peur», déclare-t-il. «Un malheur serait-il arrivé, qu’il aurait été emporté parmi les premiers», ajoute-t-il, flegmatique. Comme tous les résidents loin à la ronde, il recevait des comprimés d’iode.

L’exploitation électrique bernoise s’arrêtera définitivement vendredi 20 décembre 2019. © Antoine Menusier 

Et dire que la centrale de Mühleberg aurait pu compter un nouveau réacteur. Un mois avant le drame de Fukushima, les citoyens du canton de Berne en avaient accepté le principe à une courte majorité. Opposant au nucléaire, le directeur d’Espace suisse, association pour l’aménagement du territoire, le socialiste Lukas Bühlmann, domicilié à Mühleberg, s’était étonné du résultat du «non» – 40% quand même – dans cette localité supposée toute acquise à une énergie pécuniairement bienfaitrice et procurant du travail à 60 locaux sur un effectif total de 300 employés. «Le PS est, on le sait, contre le nucléaire, mais nous n’avons jamais attaqué la centrale de Mühleberg en tant que telle, notamment pour ces raisons liées à l’emploi», rapporte celui qui quittera la direction d’Espace suisse à la fin de l’année.

L’évolution du PS par rapport au nucléaire fait sourire Guido Flury, ingénieur à la retraite de la centrale de Mühleberg, un vétéran de cette exploitation mise en service en 1972. Habitant de la commune, cet ancien chef de groupe chargé de la surveillance de nuit des installations – en 30 ans de service, il ne fut tiré de son sommeil que «trois fois» pour des interventions – se souvient qu’originellement, il avait été question que Mühleberg soit une centrale thermique alimentée par la raffinerie neuchâteloise de Cressier au moyen d’un pipe-line. «C’est le chef du Département fédéral de l’énergie, à l’époque le socialiste Willy Spühler, qui avait imposé le nucléaire ici comme à Gösgen», rappelle-t-il. «Pour autant, constate-t-il a posteriori, cette énergie civile, bien que participant de la foi dans le progrès scientifique, pâtissait déjà d’une image dégradée après Hiroshima et Nagasaki

L’ère post-uranium commence à Mühleberg. L’emploi au sein de la centrale sera préservé, les départs à la retraite feront le reste, explique-t-on chez BKW. La main-d’œuvre «maison» travaillera au démantèlement du bâtiment, facturé 2 milliards de francs, retraitement et stockage provisoire des déchets inclus. La première étape – le démontage des éléments radioactifs proprement dits – devrait s’achever en 2024.

René Maire, président de la commune de Mühleberg (BE). © Antoine Menusier

La municipalité a anticipé le manque à gagner de 600 000 francs annuels (l’apport en impôts de la centrale) en relevant légèrement la taxe foncière. Le président de la commune, le sympathique René Maire, un UDC comme la plupart de ses collègues élus, s’était préparé à cette fermeture. Elle était programmée depuis 2013. En cause: un rapport coûts/bénéfices désavantageux, sans même parler de l’effet désastreux provoqué par la catastrophe nippone deux ans plus tôt, en un temps où la crainte du nucléaire, énergie décarbonée, paraissait dépasser celle du réchauffement climatique

Maître fromager, producteur de gruyère et de vacherin fribourgeois, René Maire envisage sans grand entrain la possible implantation d’éoliennes sur les hauteurs de Mühleberg. «Le vent n’y souffle pas bien fort en été comme en hiver», justifie-t-il. L’éolien, une «pollution visuelle» qu’on préfère chez de lointains voisins. BKW l’a compris, qui possède de tels parcs à l’étranger, notamment en France et en Norvège. De sa villa à flanc de colline donnant sur le Chasseral enneigé, l’ingénieur retraité Guido Flury, favorable en 2017 au maintien du nucléaire, confie n’être pas opposé, lui, à la présence de ces grands moulins à vent. Il faut assumer ses choix, semble-t-il renvoyer à ses compatriotes.   

Antoine Menusier, Paris

Auteur de l'essai «Le livre des indésirés: une histoire des Arabes en France» (Le Cerf, 2019)

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