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ACTUEL / Agriculture

Brésil: le spectaculaire engouement pour le bio Témoignage d’un pionnier, Pierre Landolt

L ’Union européenne s’interroge sans fin sur l’usage du désherbant glyphosate. Les écologistes le maudissent. Les paysans français y tiennent dur comme fer. Or le Brésil, champion mondial de l’agrobusiness, commence à tourner le dos à ce produit. L’engouement pour le bio y est aussi fort peut-être plus encore, qu’en Europe. C’est Pierre Landolt, l’un des héritiers de Sandoz, qui l’affirme. Ce pionnier de l’agriculture biologique, à la fois suisse, français et brésilien, nous parle de son parcours et de la réalité brésilienne d’aujourd’hui.

L'interview intégrale en vidéo de Pierre Landolt: «Il faut bien voir qu’aujourd’hui, le fameux glyphosate ne tue plus cent pour cent des mauvaises herbes. On arrive au bout du cycle de ce produit. Parce que les agriculteurs en sont de plus en plus mécontents, ils le trouvent cher et de plus en plus inefficace».


Après mes études à Paris, j’aurais pu entrer dans l’administration française, mais c’est l’agriculture qui m’intéressait. J’ai fait alors trois voyages au Brésil. Et je suis tombé amoureux de cette région dont mes amis du sud brésilien me disaient le plus grand mal, le Nordeste, zone semi-aride. Je me suis dit qu’il fallait essayer d’y apporter les techniques récentes. Je me suis tourné alors vers le coton à fibres longues qui se cultivait là-bas. En 1977, j’ai donc acquis une ferme, dans un Etat très pauvre, le Paraiba. J’ai pu y faire pas mal d’expériences originales. J’avais la chance d’avoir l’appui de la coopération française. Je suis devenu producteur de semences reconnu. Et j’ai surtout découvert que le Brésil est un pays accueillant, où le jeune avocat que j’étais a été très bien reçu dans cette région que l’on disait difficile d’accès. Puis, après une succession de sécheresses, en 1998, je me suis dit qu’il fallait repartir sur d’autres bases, sur le bio. C’était une façon de se rapprocher des méthodes de culture utilisées sur place et obtenir néanmoins le label qui permet d’accéder au marché. J’ai obtenu une certification en biodynamique. C’est une très large communauté d’agriculteurs au Brésil.

Vous avez même produit des mangues sur cette terre si sèche…

Oui, nous y sommes parvenus. Et nous continuons d’en exporter. Mais nous avons eu aussi de gros déboires à la suite de différends politique entre des Etats voisins sur l’usage de l’eau d’un barrage. Cela crée une situation dramatique pour des centaines de paysans dont les bananiers et les cocotiers ont tant besoin d’eau.

Puis vous vous êtes aussi installé au sud du pays.

Lorsqu’on est bien installé quelque part, assis au milieu d’une communauté qui devient une oasis, on se pose des questions. J’ai eu alors l’occasion de créer dans le sud, dans le Parana, près de Curitiba, une société (Ecoaxial) qui intègre des petits propriétaires, les amenant au bio. Et nous avons été les premiers à produire du bio à grande échelle.

Ecoaxial, pionnière dans la production biologique à grande échelle.  © Nicolas Landolt

Et surtout des produits bio conditionnés. Au début, c’était un scandale de nettoyer et d’emballer des salades bio. Aujourd’hui, sur cette lancée, nous nous développons à grande vitesse grâce à la bonne diffusion de ces produits. Les petits agriculteurs ont ainsi des facilités logistiques pour le transport et pour la commercialisation. Ils sont ainsi sûrs de tout vendre. L’accélération a pris un rythme extraordinaire cette année malgré la crise politique, éthique et économique. Au premier semestre nous avons eu 40% d’augmentation des ventes. De légumes, de tomates et tout une gamme, du poivron à la courgette.

La société de Pierre Landolt intègre des petits propriétaires pour les amener au bio mais travaille également avec des... fast-food.

Vous vendez même à MacDonald!

C’est une belle histoire. Ces gens nous ont demandé de produire pour eux des salades non-bio. Nous leur fournissons 70% de ce qu’il leur faut. Mais après quelque temps, ils ont voulu offrir à leurs clients des laitues bio, présentées dans un sachet spécial. Avoir amené ces gens au bio m’a donné une grande satisfaction.

Au premier semestre 2017, la société a enregistré 40% d’augmentation des ventes. © DR

Il y a donc une prise de conscience des consommateurs?

Très spectaculaire! Mais le plus fascinant, c’est l’augmentation du nombre de petits producteurs certifiés. Il y en avait 6700 en 2013, 15200 en 2015, bien plus aujourd’hui

Vu d’Europe, le Brésil c’est plutôt la production de masse à grand renfort de chimie!

Au Brésil, le plus gros producteur de soja et de maïs par exemple, on ne peut pas, vu les conditions climatiques, se passer de traitements. Mais le sucre peut être produit en bio. Il est d’ailleurs très recherché dans le monde entier. Beaucoup de fruits peuvent l’être aussi. Comme nos mangue fraiches envoyées en Europe par bateaux.

Et les OGM? Ils se sont généralisés?

C’est toute une histoire. Ils ont d’abord été interdits. Puis, chose étonnante, c’est le gouvernement Lula qui les a autorisés sous la pression des agriculteurs du sud, à la frontière de l‘Argentine. Cela a provoqué une crise politique. Nous avons alors créé une exploitation dans le sud, à 600 km de Brasilia, où nous produisons sans OGM. Surtout du maïs et du soja. Nous exportons surtout vers l’Asie du sud et la Corée. Et vers l’Europe. La Chine commence à s’intéresser beaucoup au bio! On m’a parfois reproché mes liens avec Syngenta, c’est amusant de penser que cette société aujourd’hui chinoise pourrait se tourner vers le bio! Il y a là un marché chinois qui se développe, surtout pour les légumes. J’ai découvert là-bas que les grands dignitaires du régime ont leurs propres fermes bio! Du coup, les classes moyennes veulent aussi trouver d’aussi bons produits pour leurs enfants.

«Cultiver la terre est un art!» dit l'affiche annonçant le «Jour de l'agriculture».

Mauvaise affaire pour les producteurs d’herbicides comme Syngenta…

Je ne suis plus lié à Syngenta depuis onze ans. Mais il se développe maintenant de nouveaux produits adaptés à la culture non OGM. Il faut bien voir qu’aujourd’hui, le fameux glyphosate ne tue plus cent pour cent des mauvaises herbes. On arrive au bout du cycle de ce produit. Parce que les agriculteurs en sont de plus en plus mécontents, ils le trouvent cher et de plus en plus inefficace. C’est la raison pour laquelle Monsanto, avec son fameux Roundup, a dû se vendre à Bayer qui a une gamme plus large de produits.

Y a-t-il au Brésil aussi un débat autour du glyphosate?

Non, pour le public, il y a le bio certifié et tout le reste. Les produits génétiquement modifiés doivent indiqués comme tels par un T dans un triangle sur l’emballage. Il faut bien dire que la plupart des agriculteurs qui y renoncent le font plus pour des raisons économiques que pour préserver la santé des consommateurs.

Le Brésil reste-t-il dépendant des exportations agricoles?

Oui, C’est une triste histoire. Le Brésil découvert en 1500 est devenu le plus grand exportateur de sucre, puis d’autres choses, comme le soja et le maïs. Et on s’aperçoit que tous les efforts de diversification n’ont en fin de compte pas abouti. Cette année la balance de paiements est très favorable mais toujours grâce à l’agriculture. On se demande donc quand le Brésil deviendra-t-il indépendant de cette économie agricole, de plus en plus professionnelle, qui fonctionne d’ailleurs sans subventions à la différence de tant d’autres. Heureusement elle devient de plus en plus professionnelle et sophistiquée. Quand je suis arrivé pour la première fois là-bas, à la campagne, on n’entendait plus un oiseau ou un insecte, les champs étaient aspergés par avion de produits herbicides et insecticides. Ce n’est plus le cas aujourd’hui.


Politique: «Un état de déliquescence terrible»

«Le seul espoir, ce sont les prochaines élections de 2018. Mais on ne voit guère quels candidats pourraient émerger qui échapperaient aux soupçons de corruption.» © DR

Le Brésil a pourtant une base industrielle?

Oui, mais la crise a passé par là. La libération du crédit, la politique sociale de Lula a relancé la production automobile notamment, des objets domestiques, mais maintenant, on est rattrapé par la réalité et le marché intérieur s’est effondré. Il y a certes quelque chose à attendre du côté de l’aéronautique avec Embraer et ses avions moyen-courriers. Il ne faut pas oublier que les infrastructures ont beaucoup de retard et renchérissent le coût des exportations: les routes, les trains qui ont disparu, les ports devenus insuffisants.

Les Chinois se précipitent-ils sur le Brésil comme sur l’Afrique?

En Afrique j’ai vu comment les Chinois ouvrent des chantiers en amenant leur main d’œuvre, recluse dans en semi-esclavage. Depuis le gouvernement Lula on a vu les Chinois arriver au Brésil et investir sur des projets routiers et portuaires, mais là avec des travailleurs locaux.

Source: Euler Hermes

La construction fut le terrain privilégié de la corruption.

Ce mal, comme vous le savez, a pris des proportions effroyables dans ce secteur. Les entrepreneurs et les politiciens ont mis en place des circuits de corruption d’une ampleur inimaginable. Pour construire souvent des équipements inutiles et de mauvaise qualité, des stades de foot en nombre, sans parler des Jeux Olympiques.

Comment le pays peut-il vivre dans un tel marasme politique, avec une multitude de responsables politiques de tous bords emprisonnés ou inculpés ?

L’homme politique est devenu un parasite qui pousse sur une économie qui a tout pour gagner. L’impact est finalement faible sur l’économie réelle. Si vous allez à Sao Paulo, et même dans les villes de l’intérieur, vous ne remarquez pas une crise particulière. Par exemple, Carrefour vient d’inaugurer un grand supermarché tout neuf dans la petite localité de Patos (100'000 habitants) où il y en déjà trois. Tout le monde tente de se débrouiller sans trop se soucier de la politique qui est en effet dans un état de déliquescence terrible. Le seul espoir, ce sont les prochaines élections de 2018. Mais on ne voit guère quels candidats pourraient émerger qui échapperaient aux soupçons de corruption.

Lula peut-il revenir?

Son passif est très lourd. Il reste un socle de popularité d’environ 30 %, surtout dans le Nordeste où les gens ont profité de ses programmes sociaux. Rien n'est impossible mais son retour est peu probable.

Les juges iront-ils jusqu’au bout du combat contre la corruption?

Au lieu de condamner le Brésil, on devrait admirer la volonté de la justice de faire le ménage jusqu’au plus haut niveau. Même en Italie, à un moment donné, les juges ont dû arrêter d’enquêter. C’est une raison d’espérer. Et puis il apparaîtra de nouvelles figures. On parle par exemple du maire de Sao Paulo parce qu’il ne sort pas du sérail politicien, c’est un entrepreneur.

João Doria, maire de São Paulo depuis octobre 2016. © DR

En attendant le gouvernement actuel coupe dans le social. Avec quels effets?

Certains programmes ont été supprimés mais il reste des soutiens aux plus pauvres. Le gros problème, c’est celui de la réforme des retraites. Aujourd’hui les Brésiliens peuvent arrêter très tôt de travailler. On verra ce qu’il en adviendra.

Le Brésil reviendra-t-il sur la scène internationale?

On ne peut pas voir le monde sans lui. Son potentiel reste considérable. Il s’assainit. A l’image de la Petrobras qui a été longtemps la caisse noire de tous les partis. Après la révélation de scandales terribles, la vague de moralisation de la vie publique sera bénéfique. Je crois que l’on pourra construire ou reconstruire un Brésil différent.

Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr, Geoffrey Genest, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud (président), Jacques Pilet, Chantal Tauxe, Faridée Visinand, Ondine Yaffi (ordre alphabétique).

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