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ACTUEL / Les ombres de la Confédération

Après La Poste, Ruag: un autre Etat dans l'Etat

L ’ex-président de la Poste, Claude Béglé, l’a dit franchement: l’institution est devenue un Etat dans l’Etat, avec sa hiérarchie, sa méthode, son opacité. Il y en a une autre, moins connue: la multinationale de l’armement Ruag, entièrement détenue par la Confédération. Deux milliards de chiffre d’affaires, 9000 employés, 80 lieux de production. Elle vient d’obtenir un succès: le Conseil fédéral a décidé d’assouplir les restrictions à l’exportation d’armes. Elles pourront aller désormais vers des Etats agités par des conflits intérieurs. Et notamment, un gros client, vers l’Arabie saoudite qui mène au Yémen une guerre particulièrement cruelle pour les populations civiles. Mais qui sait que Ruag prépare une implantation au Brésil pour la production de munitions pour armes légères? Dans un pays rongé par la violence et la corruption.

Le cadeau, politiquement et éthiquement plus que discutable, à une entreprise qui traîne pas mal de casseroles. En 2016 déjà, la commission fédérales des finances a déposé une plainte devant le Ministère public fédéral en raison de l’usage peu clair des 200 millions que le département de la défense verse à Ruag pour diverses tâches, notamment l’entretien des avions et des hélicoptères de l’armée. Des soupçons de surfacturation apparaissent. Une partie de cette somme pourrait avoir servi à d’autres fins. L’affaire traîne car les vrais chiffres tardent à venir au jour. La commission de gestion du Conseil national a récemment épinglé Ruag pour sa gestion de la cyber attaque subie en 2015, lorsqu’un énorme paquet de données a été piraté de l’étranger. La direction a minimisé l’affaire, tardé à prendre des mesures. Là, l’administration a mis la pression et les choses seraient rentrées dans l’ordre. Mais les parlementaires sont sévères. Ils se montrent critiques «envers la capacité du DDPS à représenter et défendre les intérêts de la Confédération en tant que propriétaire face à Ruag». En clair, cette entreprise a tendance à n’en faire qu’à sa tête.

Tout est bon. Même le pire

Les deux tiers de ses revenus proviennent de l’étranger où ce Ruag compte plusieurs filiales et des agents plus ou moins connus. Notamment au Brésil depuis huit ans. Et là, une enquête de la «Wochenzeitung» tombe sur un projet encore tenu secret: la construction d’une usine de production de munitions pour armes légères dans le nord-est, au Pernambuco. Un investissement d’environ 15 millions serait prévu. En quoi l’Etat suisse a-t-il intérêt à une telle implantation? Poser la question, c’est y répondre. 

Tout cela se passe sans débat. La conseillère nationale Priska Seiler (PS), membre de la commission de gestion, déclare à la «WOZ»: «Le contrôle parlementaire s’exerce à peine sur la Ruag. Nous n’avons obtenu aucune information sur l’affaire brésilienne. Autrefois, le Conseil fédéral communiquait au moins sur les projets stratégiques. Il ne le fait plus.» La Ruag profite à sa guise de la marge qui lui est laissée.

La majorité de droite du gouvernement ferme les yeux. Dès qu’il est question de défense, tout est bon. Même le pire.


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