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ACTUEL / Amazonie (2)

A propos du Mercosur: «Avant de signer regardez-y de plus près»

L ’agroéconomiste suisse et brésilien Jean-Marc von der Weid. Ecologiste et proche de la petite paysannerie, commente pour nous les accords de libre échange en vue de l’Union européenne et de l’AELE (dont la Suisse) avec le Mercosur (Brésil, Argentine, Uruguay, Paraguay).

La France et la Finlande menacent de bloquer l’accord en raison de la politique de Bolsonaro en Amazonie. Les Suisses s’interrogent aussi. A raison?

Comme je vous le disais (voir l’article publié hier, ndlr), ce qui commence d’inquiéter Bolsonaro, ce sont les mises en garde des grands exportateurs agricoles qui craignent de perdre des marchés. Mais indépendamment de la crise actuelle, il y a des questions à se poser de part et d’autre.

Vous êtes opposé au principe de ce type d’accords?

Pas du tout. Je vous rappelle d’ailleurs que cet accord avec l’Europe lui est globalement plus favorable qu’au Brésil.

Il est vrai qu’aujourd’hui déjà, les exportations suisses vers le Brésil se montent à 2,6 milliards de francs. Surtout des médicaments, des produits chimiques, des machines et des outils. Cela malgré des droits de douane entre 7 et 35%! D’où l’impatience de l’économie suisse de voir ces taxes abolies. Dans l’autre sens, les importations s’élèvent à 1,7 milliards. D’un côté des marchandises à haute valeur ajoutée, de l’autre des produits agricoles.

C’est pourquoi les grands producteurs brésiliens tiennent à élargir leurs débouchés en Europe. Le problème dans ces accords, ce sont les clauses dites de protection sanitaires et environnementales. Elles existent, âprement négociées, mais elles restent assez floues et il n’est pas sûr qu’elles protègent efficacement les consommateurs.

Pourquoi?

Parce que les organismes de contrôles, du côté brésilien, sont sans cesse affaiblis par le gouvernement actuel. Le point sensible, ce sont les pesticides. Il en est utilisé 40 au Brésil qui sont interdits dans l’UE. Depuis quelques mois, l’administration de Bolsonaro revoit pour tous les produits la classification de leur dangerosité. Certains jugés dangereux hier sont considérés inoffensifs aujourd’hui! Et puis il faut bien voir qu’au-delà des restrictions légales, la contrebande est largement pratiquée. Certains agriculteurs utilisent même illégalement des produits bannis depuis des années comme le DDT.

Alors il faut dire non?

En l’état, ce serait plus sage. Les négociateurs européens devraient se montrer beaucoup plus exigeants et précis quant à la qualité et à l’origine des importations. Et à l’arrivée, s’assurer de pouvoir y regarder de près, connaître la traçabilité des produits et la vérifier. Ils aideraient ainsi tout le secteur agricole acquis au bio qui se développe. En particulier chez les petits paysans dont nous nous occupons et que nous aidons à se former. Il y a aussi, au moins dans les classes moyennes, une demande de nourriture saine chez les consommateurs brésiliens.

Et aussi une réaction contre la politique de Bolsonaro?

Des réactions, il y en a. On l’a vu après la décision insensée de couper massivement les crédits aux universités publiques. De façon spontanée, hors des partis, des mouvements ont été lancés, des centaines de milliers de personnes ont manifesté dans les rues. Les journaux et les télévisions sont très critiques et examinent sévèrement les décisions ou les non-décisions de ce gouvernement, d’ailleurs désuni et paralysé sur de nombreux dossiers. Mais toute une partie de l’opinion publique ne suit pas ces médias. Elle est submergée par les réseaux sociaux, massivement manipulés par les équipes du président qui usent autant des tweets que Trump. On a pu juger de l’efficacité du système au moment de l’élection. Autre constat: la gauche est hors-jeu. Par sa faute, car elle axe tout son discours sur l’exigence de la libération de Lula. Mais ce n’est pas ce qui préoccupe les gens. Et face aux problèmes de ce pays, comme l’inévitable réforme des retraites, l’opposition reste enfermée dans les stéréotypes et les discours démagogiques. Elle n’a aucune vision pour l’avenir de ce pays.


La première partie de l'interview:

Le drame a commencé avant Bolsonaro, mais il s'aggrave

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